Time-Bomb-officiel

Le hip-hop est par essence une musique de combats. Il y a le combat éminemment politique porté par la frange du rap conscient : c’est le combat des banlieues contre la société. Mais il en existe un autre que l’on oublie trop souvent : le combat des MCs. Car le rap est un parler, un langage en soi, possédant ses propres codes. Rapper, ce n’est pas chanter, rapper c’est poser son flow sur une instrumentale. Le flow c’est le parler d’un rappeur, chaque rappeur possède le sien. Alors qu’on cherche à chanter juste, on ne cherche pas à rapper juste ; il existe une multitude de moyens de rapper : en accélérant, en décélérant, à contre-temps etc… Ce sont toutes ces techniques qui font la valeur d’un MC et qui le différencient d’un autre. Zoxea le rappeur de Boulogne est facilement reconnaissable par le suffixe « -z » qu’il utilise.

            Le rap fait passer les mots d’une valeur de sens à une valeur de son : voilà les MCs utilisant assonances, allitérations, onomatopées, répétitions… La liste des figures de style utilisées est bien longue. Booba a même inventé une figure de style : la métagore (je vous renvoie à la Nouvelle Revue Française et à l’article de Thomas Ravier Booba ou le démon des images). Rapper – en tout cas bien rapper – c’est allier le fond et la forme. Cette alliance crée une valeur transcendante au-delà du simple texte ou du simple flow. Rapper c’est faire passer un message, une sensation, une émotion, une atmosphère, le rap est un moyen de communication transcendant qui peut toucher tout à la fois notre « animalité » comme notre « intellectualité ».

            Je ne pense pas que le rap soit la poésie du XXIème siècle mais il est bien supérieur à la sous-culture décriée par tant.

            Aujourd’hui le flow s’est aseptisé, il est même devenu monotone. On ne distingue plus les rappeurs qu’à partir de leur timbre de voix, non de leur rapper. D’ailleurs le style est souvent un copier-coller du rap américain et de la vague trap rap tant pour le flow que pour les instrus. Le phénomène d’auto-tune amorcé par Booba (toujours en avance) joue un rôle non négligeable car les MCs ne travaillent plus leur voix naturellement préférant utiliser la technologie pour la modifier.

            Maintenant back to the 90’s. Je reviens à mon sujet principal : le combat des chefs. Par combat, je n’entends pas un pseudo-clash twitter (comme le pratiquent les rappeurs aujourd’hui) mais bien une lutte derrière les micros. Comme expliqué précédemment chaque rappeur possède sa propre technique, mais il ne suffisait pas de se différencier, ni même d’être un bon rappeur à cette époque, il fallait être le meilleur. Être le meilleur passait bien par les micros, en particulier lors des sessions freestyle. Le freestyle est un instant où le rappeur devant un micro couche un texte sur une instru inconnue. On vient en freestyle avec une impro, un nouveau ou un ancien texte mais on vient surtout pour imposer son nom sur la scène hexagonale.

            Il existe des sessions freestyle d’anthologie où on retrouve autour d’un même micro le Ministère A.M.E.R, Doc Gynéco, Arsenik ; l’écurie Time Bomb… Les radios de l’époque, Générations Fm en tête, se sont construites autour de ces activistes du micro qui venaient lâcher des textes de dingue : ça kick au mic. Tous les rappeurs de cette époque parlent d’une émulation, chacun se devait d’être au niveau, de sortir un nouveau texte, un nouveau flow pour marquer les esprits : une saine compétition qui poussait chacun vers le haut. Il fallait du cran pour oser se poser sur la table aux côtés des X-men, personne ne pouvait se permettre d’arriver les mains dans les poches. Techniquement, le rap ne s’est jamais aussi bien porté.

            Aujourd’hui le freestyle est encore d’actualité mais les rappeurs passent sur Skyrock en tant que marchand et non artiste. Ils viennent poser des textes de leur nouvel album pour stimuler la vente – ils ne cherchent plus à dominer le micro, ils cherchent à dominer les ventes. Être le meilleur c’est être le top vendeur et le combat des chefs s’est transformé en combat de coq…

            Encore nostalgique d’une époque que je ne connais pas, j’aurais été heureux d’allumer ma radio et d’avoir la chance de pouvoir entendre ces freestyles introuvables sur Youtube qui ont marqué le rap et une génération.

Mathias


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