Si pour énormément de gens l’ambient évoque principalement des compilations type « Sons de la Forêt pour votre open-space » à la con achetées 10€ les 3, des mixes YouTube intitulés « 3 HOURS Ambient Chillout Music | Relaxing & Wonderful », ou encore des morceaux vides passés par le site Rainymood pour les rendre plus mélancoliques et profonds, le genre est en fait beaucoup plus vaste et complexe et ne saurait être réduit à quatre nappes posées sur Ableton, d’où l’intérêt d’une redéfinition et recontextualisation.

Pour reprendre depuis le début, l’ambient aurait donc été créée par Brian Eno au cours des années 1970, lui-même s’appuyant sur le concept de « musique d’ameublement » développé par Erik Satie en 1917. Derrière ces grands concepts, l’idée est en réalité très simple : « la musique ambient doit être capable d’accommoder tous les niveaux d’intérêt sans forcer l’auditeur à écouter ; elle doit être aussi facile à ignorer qu’elle est intéressante » indique Eno dans les liner notes de Ambient 1 : Music For Airports, que l’on considère comme un des premiers albums d’ambient « pur » après certaines tentatives par les pionniers du krautrock (Tangerine Dream sur Zeit ou Popol Vuh avec In den Gärten Pharaos).

Mais si cette définition a le mérite d’être très simple, elle reste tout de même fort limitée : à quel moment définit-on qu’un morceau est aussi facile à ignorer qu’intéressant ? La musique néo-classique et le minimalisme appartiennent-ils à l’ambient ? Plus important encore, l’ambient ne serait-il finalement que de la « muzak », terme désignant de la musique complètement aseptisée, faite pour être oubliée et sans aucun but artistique ? Et pourquoi défendre une musique qui accepte parfaitement d’être à peine présente, de faire tapisserie ?

Définir l’ambient est en fait extrêment complexe et subjectif, d’où l’aspect très lâche du terme: il n’existe en réalité pas de ligne de démarcation fixe et le terme a souvent été accolé à d’autres genres. C’est d’ailleurs précisément ce qui fait toute la force et l’intérêt de l’ambient, de pouvoir être conjugué selon tous les goûts, avec des méthodes de composition complètement différentes (ces différentes méthodes de compositions ont d’ailleurs engendré de nombreux sous-genres, par exemple le drone ambient ou l’ambient dub).

Afin de tenter de donner une approche assez large du genre, les albums qui suivent sont organisés de façon historique et non selon un quelconque classement, la sélection comprenant bien évidemment quelques « personal favorites ». Pas de liens YouTube mais la plupart des albums doivent être facilement trouvables, deux playlists étant de plus proposées à la fin : l’une fait la part belle aux grands classiques, l’autre étant plus personnelle et audacieuse dans ses choix. Bonne découverte.

Walter Carlos – Sonic Seasonings (1972)

Sorti la même année que sa bande originale pour Orange Mécanique, Sonic Seasonings est majoritairement marqué par ce que l’on appelle des field recordings, c’est à dire des captures sonores de l’environnement extérieur, qui forment ici le gros de l’album, avec par exemple les oiseaux et l’orage au début de « Spring ». Un album précurseur quant on constate le nombre d’artistes se baladant aujourd’hui un peu partout avec leur microphone.

A écouter aussi : Chris Watson – Weather Report, Ánde Somby – Yoiking With the Winged Ones

Brian Eno – Ambient 1 : Music for Airports (1978)

Si Eno avait déjà commencé à définir l’ambient avec Discreet Music 3 ans auparavant, c’est véritablement avec ce Music for Airports qu’il se révèle comme son penseur. Quatre morceaux aux noms aussi minimalistes que les compositions, un peu de piano, des échos de voix et la légende s’écrivait.

A écouter aussi : les autres volumes de la série Ambient, Apollo : Atmospheres & Soundtracks, Discreet Music

Michael Stearns – Planetary Unfolding (1981)

« I had a dream about the earth. In my dream the earth wasn’t a solid mass, but a mass of sounds held together through resonance ». Sacré concept, et surtout une belle idée pour offrir 45 minutes de space ambient d’excellente facture, en ligne droite de ce que pouvait proposer les maitres de la kosmische music en Allemagne dans les années 70, avec notamment ces clavier noyés sous la reverb, ici en plus agrémentés de choeurs.

A écouter aussi : Tangerine Dream – Zeit, Klaus Schulze – Irrlicht, Steve Roach – Structures From Silence

Robert Fripp – Let the Power Fall (1981)

Robert Fripp a beau être avant tout connu pour ses collaborations avec Brian Eno (excellentes au demeurant), il reste quelqu’un de très capable en solo, notamment sur ce Let the Power Fall. Jouant de la guitare contre une bande magnétique de nappes pré-enregistrées, il s’agit ici de créer des structures instrumentales assez incroyables en ajoutant les nappes les unes sur les autres.

A écouter aussi : The Gates of Paradise, Fripp & Eno – (No Pussyfooting) et Evening Star

Stephan Micus – East of the Night (1985)

Si Stephan Micus est né en Allemagne, il a toujours été intéressé par l’ailleurs, oscillant ainsi entre musique classique du Nord de l’Inde et compositions typiques du Proche-Orient. Sur ce East of the Night sorti chez un sous-label d’ECM, il est donc majoritairement question de cordes aléatoires, d’espace laissé au silence et avant tout de méditation, bien inspiré en cela par la mouvance new age.

A écouter aussi : Ravi Shankar, Alice Coltrane – Turiya Sings et Divine Songs

Thomas Köner – Permafrost (1993)

Alors que beaucoup d’albums d’ambient sont volontairement accueillants, laissant l’auditeur s’abandonner à la réverie, Thomas Köner propose au contraire des espaces désolés à base de field recordings de zones polaires, empêchant toujours l’auditeur de se reposer entièrement dans ses nappes. La nature n’a jamais été aussi terrifiante.

A écouter aussi : Teimo, Kaamos, La barca, Eric Holm – Andøya

Aphex Twin – Selected Ambient Works Volume II (1994)

Richard D. James a un sens de l’humour bien à lui : 24 photographies pour autant de morceaux sans titres sauf un, et surtout un album labyrinthique, ou tout semble évoluer en permanence autour de vous, les nappes semblant toujours disparaître une fois que vous les fixez. Et autant le premier était très ambient techno, autant celui-ci ne comprend que peu de beats, le rendant plus dur d’approche. Reste le génie, et une connaissance des instruments utilisés toujours autant incompréhensible.

A écouter aussi : Selected Ambient Works 85-92, Nurse With Wound – Soliloquy for Lilith

Global Communication – 76:14 (1994)

Ce 76:14 devrait en fait avoir une place à part dans cette liste, tant il est peu ambient. Il n’utilise en effet le genre que pour l’accoupler à une base techno, donnant ainsi lieu vous l’aurez compris à l’ambient techno. Et si cet album-ci a peut-être un peu mal vieilli, le genre a explosé et compte encore aujourd’hui des sorties absolument excellentes.

A écouter aussi : Pentamerous Metamorphosis, Autechre – Incunabula et Amber, Acronym – June, Voices from the Lake – Voices from the Lake

Robert Rich & B. Lustmord – Stalker (1995)

Basé sur le film de Tarkovski, Stalker est en réalité surtout très intéressant car il arrive à fusionner les deux personnalités musicales des deux artistes, l’aspect très dérangeant de Brian Lustmord et l’ambient éthéré de Robert Rich pour donner un album immensément sombre et aujourd’hui considéré comme un des meilleurs albums de dark ambient. Par contre si vous êtes allergiques aux bruits inquiétants et à la noirceur, passez votre chemin sans vous retourner.

A écouter aussi : Eduard Artemiev – Stalker, Lustmord – Heresy, Ben Frost – By The Throat

Biosphere – Substrata (1997)

Alors que Thomas Köner rendait les espaces glacés effrayants, Biosphere aborde ces paysages d’une façon beaucoup plus rassurante, faisant se dévoiler des pans entiers de montagnes au cours d’une heure de ce que l’on a eu coutume d’appeler l’arctic ambient. Un peu long certes et inégal, mais parfois remarquable.

A écouter aussi : Taylor Deupree – Northern, Loscil – Coast / Range / Arc, Pjusk – Sval

Boards of Canada – Music Has the Right to Children (1998)

Music Has the Right to Children n’est pas un album : c’est une machine à remonter le temps, tant tout ce qu’il propose est marqué par une profonde nostalgie, bien aidé en cela par les nombreux vieux samples qui marquent les pistes. Enfermez-vous, mettez ça et revivez vos 10 ans.

A écouter aussi : In a Beautiful Place Out in the Country, The Future Sound of London – Lifeforms

Gas – Pop (2000)

Si l’on en croit Wolfgang Voigt, son projet Gas serait inspiré par ses expériences avec le LSD durant sa prime jeunesse, chaque album correspondant plus ou moins à un état de conscience différent. Le début de ce projet était en réalité peut-être assez quelconque, mais le quatrième et dernier disque de la série touche parfaitement quelque chose de très spécifique à l’ambient : cette capacité à couper de tout, à envoyer dans un autre espace, un ailleurs créé le temps d’un disque.

A écouter aussi : les trois autres volumes

Stars of the Lid – The Tired Sounds of Stars of the Lid (2001)

Là ou énormément de gens très talentueux opérant dans le modern classical ont tendance à se lancer dans des compositions très expressives et pleines de poncifs, Stars of the Lid ont décidé de se baser sur le minimalisme absolu et de proposer quelque chose d’extrêmement éthéré. Un album très long certes avec ses plus de 2h réparties sur deux disques, mais une œuvre remplie de détails, qui s’ouvre toujours un peu plus après chaque écoute. Et il vous restera encore ensuite un autre double album qui complète le premier, And Their Refinement of the Decline.

A écouter aussi : The Ballasted Orchestra, And Their Refinement of the Decline, The Dead Texan – The Dead Texan

Robert Rich – Somnium (2001)

Si vous avez envie de dormir en écoutant cet album, félicitations, vous l’écoutez très correctement. Si Robert Rich est très connu pour son album dark ambient Stalker, il a également donné des concerts pendant lesquels le public était censé s’endormir. Cet album est basé sur ces concerts, fait donc la bagatelle de 7 heures, et je n’ai aucune idée de si vous en dormirez mieux. En attendant, vous ne risquez rien à essayer.

A écouter aussi : Max Richter – Sleep

William Basinski – The Disintegration Loops (2002)

Alors que William Basinski transférait de la musique issue d’une cassette, il se rend compte que la bande est en train de perdre de sa vigueur et que la musique contenue s’efface. The Disintegration Loops, c’est donc une bande de cassette qui se meurt et de la musique qui connaît le même sort. Mais allez savoir pourquoi, il y a quelque chose de quasi divin dans ces échos qui se font de plus en plus ténus, et dans cette mélodie qui n’existe plus que dans nos têtes à la fin de l’album. Un grand disque par sa simplicité et son immensité.

A écouter aussi : Les trois autres volumes, Melancholia, Cascade

Tim Hecker – Harmony in Ultraviolet (2006)

Sans aucun doute mon disque préféré d’ambient avec celui qui le précède dans cette liste. De longs drones qui flottent, des bâtiments qui s’effondrent, et un bruit de fond qui devient la musique. Un amas de textures tout simplement, et un très beau rapport à la mémoire, avec cette émotion toujours dans l’entre-deux. A écouter à fond.

A écouter aussi : Ravedeath 1972, Grouper – A I A : Alien Observer, Yellow Swans – Going Places

Leyland Kirby – Sadly, The Future Is No Longer What It Was (2009)

De Leyland Kirby on retient généralement deux choses : son excellent projet The Caretaker, qui s’intéresse à la question de la perte de mémoire en réutilisant de la musique des années 50, et ce Sadly, The Future Is No Longer What It Was. Cet album (enfin plus exactement trois albums), c’est donc 4 heures d’un maitre de l’ambient qui définit à nouveau tout ce qu’est le genre, le revisitant entièrement avec une maitrise et une humanité incroyables. Long certes, mais l’œuvre proposée mérite vraiment cette attention exigée.

A écouter aussi : The Caretaker – A Stairway to the Stars et An Empty Bliss Beyond This World

A Winged Victory for the Sullen – A Winged Victory for the Sullen (2011)

Chacun des membres de Stars of the Lid a en dehors du groupe multiplié les projets à côté : Brian McBride a fait de la musique sous son nom civil tandis que Adam Wiltzie lançait Aix Em Klemm, The Dead Texan et A Winged Victory for the Sullen, autre duo qui nous intéresse ici. Un album extrêmement sensible mais sans trop verser dans la sensiblerie à outrance, et qui déploie ses drones et son piano avec une grâce magnifique, empruntant certaines parties au piano aux plus grands maitres du minimalisme.

A écouter aussi : Atomos, Aix Em Klemm – Aix Em Klemm

Chris Watson – El tren fantasma (2011)

Dans la vraie vie, Chris Watson est preneur de son pour la BBC, accompagnant par exemple la chaine britannique pour ses documentaires animaliers. Et à ses heures perdues, il est également un field artist reconnu. El tren fantasma, généralement considéré comme son chef d’œuvre, est l’histoire d’un train, et c’est ce que l’on entend pendant 50 minutes. Un train, juste un train. Et surtout des paysages et des tranches de vie saisies au vol, dans un vrai parcours le long de ces rails et de ces existences.

A écouter aussi : Weather Report, Luc Ferrari – Presque rien No. 1 / Société II, Jana Winderen – Heated, le monde ?

Alva Noto – Xerrox Vol. 3 (2015)

Si Alva Noto est avant tout connu pour ses glitches radicaux (sa série Transall, univrs et unitxt), l’Allemand Carsten Nicolai propose également au travers de ses Xerrox une ambient d’une qualité incroyable, et issue d’un processus sonore extrêmement intéressant, travaillant massivement à base de samples qu’il retravaille. Sur ce Volume 3, des morceaux de films de Tarkovski sont par exemple réutilisés, tandis que le volume 2 invoquait entre autres Stephen O’Malley de Sunn O))). Et si vous n’en avez pas assez, rassurez vous car il reste encore deux volumes à venir avant de boucler la série. En attendant, cap sur sa collaboration avec le pianiste Ryuichi Sakamoto.

A écouter aussi : les deux premiers volumes, Alva Noto & Ryuichi Sakamoto – Insen et _utp, Fennesz – Endless Summer

Concernant les playlists, la première s’attarde donc sur les grands précurseurs du genre, et se termine donc vers 1985. Limitée à 10 titres, il s’agit en réalité d’un premier contact avec le genre et ses influences, contact qu’il ne tient qu’à vous d’approfondir. La deuxième playlist est au contraire beaucoup plus contemporaine, contenant les grands noms actuels du mouvement. Et surtout, cette dernière délaisse l’aspect historique au profit de l’immersion, en espérant que vous apprécierez le voyage proposé.

Côme

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