Nous sommes au beau milieu des années 90, en 1995 très exactement, aux Source Awards. La rivalité Est-Ouest est à son apogée, Suge Knight critique l’attitude de Puff Daddy (« Any artist out there that wanna be an artist, stay a star, and won’t have to worry about the executive producer trying to be all in the videos, all on the records, dancing—come to Death Row! »), ce dernier répond avec son « Je suis né sur la côte Est et je mourrai sur la côte Est », bref tout va mal sur la planète hip-hop. Et c’est ce soir même que va apparaître un des grands bouleversements du rap US. Un jeune groupe issu d’Atlanta doit recevoir un prix du meilleur nouveau groupe, mais lorsqu’ils montent sur scène se font alors huer par l’entièreté d’un public incapable de comprendre comment un groupe issu ni de la côte Est ni de la côte Ouest pourrait proposer du bon rap. Tout ce que l’un des deux membres peut alors dire est « The South has something to say ». L’auteur de ces mots c’est André 3000, venu avec son comparse Big Boi pour le premier album d’Outkast, et qui sans le savoir va marquer l’histoire en prophétisant par cette phrase la montée en puissance du southern rap face aux deux blocs, notamment grâce à leur album suivant ATLiens, l’histoire se terminant aujourd’hui avec Atlanta comme quasi-capitale internationale du hip hop (non pas uniquement à cause du southern rap mais aujourd’hui grâce à la trap il est vrai).

Mais je sens que je m’égare, et revenons-en au sujet : pourquoi se pencher sur le rap du Sud ? Peut-être car au delà des noms connus de tous (généralement Outkast, UGK ou encore Three-6 Mafia), le genre est avant tout une question d’histoires improbables et de personnalités assez marquantes, comme si le Sud avait de tout temps produit des individus aussi marquants que Young Thug : au delà d’individus comme C-Murder (appelé ainsi car « I see murders » comme il le dit lui-même, et aujourd’hui condamné à la prison à vie), le Sud tout entier est une histoire de brutalité et de folie : la scène de la Louisiane d’où est issu C-Murder a par exemple toujours été rongée par des problèmes de violence avec encore récemment le meurtre de Lil Snupe, abattu dans un parking à 18 ans. Mais faire partie d’une des scènes les plus barrées des USA n’empêche pas le succès, comme le prouve la success story de Master P : sans revenir dans tous les détails (un article complet est nécessaire pour son histoire), Master P est un peu le Jay-Z du Sud, notamment via son label No Limit Records fondé grâce à 10.000$ hérités de son grand-père, Percy « Master P » Miller pesant aujourd’hui 350 millions de dollars. La liste des artistes signés ? Lui-même ainsi que son groupe Tru, ses frères C-Murder et Sikk The Shocker, ou encore des mecs comme Mystikal et Snoop Dogg, qu’il signe en 1997.

Et puis le Sud c’est surtout une ambiance des plus particulières voire des ambiances, entre des choses aussi variées que les Hot Boy$ (premier groupe de Lil Wayne, et qui comportait également par exemple Juvenile) ou les Three-6 Mafia. Et la Mafia 6ix est vraiment un des collectifs les plus incroyables du rap US, une sorte de matrice ou tout se répond, ou tout ce que le groupe a déjà fait est resamplé, réutilisé, avec de plus de nombreux projets solo, tous les rappeurs de Memphis semblant de près ou de loin avoir un rapport avec Three-6 : des projets sortis à cette époque ou retiendra l’immense Mystic Stylez, Da Devil’s Playground de Koopsta Knicca (ne serait-ce que pour ce sample de Metallica sur le premier morceau), Lord of Terror de Lord Infamous, ou encore King of Da Playaz Ball de Kingpin Skinny Pimp. Au niveau du style, on se situe alors dans du rap complétement idiot mais extrêmement fier de l’être, crachant sa débilité au visage du rap chiant dit « conscient » à l’aide de hooks aussi incroyables que ce « Yall niggas ain’t no killaz, y’all niggas some hoes » répété jusqu’à ce que fun s’ensuive.

Car si le rap du Sud est idiot dans les thèmes, la façon de rapper voire les rappeurs eux-mêmes, c’est avant tout car le rap du Sud ne se prend quasiment jamais au sérieux, principe que le beef entre Three-6 et Bone Thugs-N-Harmony reflétait parfaitement, le diss track de Three-6 apparaissant aujourd’hui avant tout comme un grand moment de fun entre potes à qui balancera le truc le plus hilarant/violent, et des artistes des deux entités finissant par collaborer. Ce sens de l’humour propre au Sud se matérialise également parfaitement au travers des pochettes de disques, qui sont pour moi l’élément le plus représentatif d’une partie de la scène sudiste : dans le Sud on n’a pas d’argent mais on a des idées, et surtout on a Pen & Pixel. Pen & Pixel, c’est une boite de « graphisme » et j’emploie volontairement ce terme entre guillemets tant leur travail ressemble plus à ce que ton cousin de 10 ans peut faire sur Paint qu’au résultat visé par un vrai professionnel. Comme je suis incapable de t’expliquer la méthode de travail autrement que par « trucs clichés + incohérence qui confine au génie + polices du futur », je préfère te montrer mes préférées, tu devrais aisément comprendre le délire. Et ces pochettes n’étaient pas confinées à l’underground, de nombreux projets très connus de Cash Money et No Limit ayant eu leur pochette Pen & Pixel.

Ce qui fait la force du rap du Sud c’est donc toujours cet humour très sarcastique pour décrire une violence et une pauvreté omniprésentes, chose extrêmement agréable après avoir écouté des rappeurs new-yorkais kicker de façon très (trop) sérieuse. Pas de grandes visées politiques ici, uniquement le rappel que le rap n’est originellement qu’acte créatif et qu’il ne doit donc pas s’imposer de limites. Et si cet article n’aborde en réalité qu’une partie d’un phénomène de fond qui s’est de toute manière déroulé sur au moins 15 ans et 5 States (un focus sur différentes régions sera peut-être proposé plus tard), tu peux être sûr que le Sud regorge d’œuvres géniales et complétement obscures qui ne demandent qu’à être explorées.

Côme

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