Cet article explique comment le monde arabe reprend les codes de la musique Occidentale. Dans les années 1970 deux genres majeurs commencent à apparaître en Occident, le rock et la musique électronique. Ici, nous prendrons l’exemple de la musique électronique, même si s’être penché sur le rock aurait résulté, à une échelle temporelle différente, sur la même conclusion.

Jannis Stuerz est un DJ allemand, qui, lors d’un voyage au Maroc, chavire sur un vieux disquaire et tombe sous le charme des sonorités « orientales » qu’il écoute. Le rôle d’un DJ étant de partager la musique qu’il aime, il décide de monter le label Habibi Funk. A travers lequel, il chine et redonne vie à la musique qu’il découvre. Merci à toi Jannis ! Pour comprendre et rentrer dans cet univers perçu comme si rare et exotique en Occident, il faudra d’abord se pencher vers la scène occidentale, pour ensuite s’intéresser à l’arabe, de laquelle elle s’inspire, pour finalement montrer qu’elles évoluent, à des époques différentes, vers la même direction.

Les revendications noires et l’établissement à part entière de cette communauté au sein de la société américaine dans les années 1960 permit l’essor de la musique funk et soul. La prise d’ampleur des outils électroniques, lors de la transition vers les années 1970, permet l’expérimentation de la fusion de ces genres, alors actuels, pour donner naissance à la Disco. The Intruders se chargent de lancer le bal en 1972 avec « Win Place or Show ».

Les bases du genre sont alors établies. Une musique rythmiquement minimaliste sur la base de percussions, très efficace pour attiser le mouvement de jambes et le hochement du tronc du corps, à laquelle on superpose de la soul et une mélodie (souvent à l’aide d’un synthétiseur) simple, mais qui emporte, et régulière tout au long du morceau. Des artistes comme Donna Summer, Cerrone ou ABBA s’occupent de la représenter des deux côtés de l’Atlantique. Sa dissémination et son expansion dans un monde en pleine guerre froide atteint le monde arabe, principalement pro-capitaliste.

Le support par excellence à l’époque était le vinyle, 33 ou 45 tours. Or leur impression n’a pas lieu au Maghreb ni au Moyen Orient. La diffusion de cette musique doit être donc, dans les prémices, menée en physique par le transport des disques directement depuis l’Europe ou les États-Unis.

Ceci illustre cette lancée de la région, avide d’Occident, et se traduit par la consommation de produits occidentaux, en l’occurrence ici la musique (mais chewing gums, films, et mode aussi). Le monde arabe cherche alors à devenir acteur de cette Modernité. En témoigne la création de la première, et désormais maintenant, plus importante maison de production et distribution arabe : Mazzika Group en Égypte en 1974 (ère post-nassérienne). S’y nichent musiciens, compositeurs et poètes, représentant à la fois l’école classique et moderne.

Le libyen Ahmed Fakroun est un emblème de ce renouveau musical. Il sort son premier album Awedny produit au Royaume Uni en 1974, qui s’inscrit complétement dans le zeitgeist. Véritable pont musical entre « Orient » et Occident, Fakroun est aussi célébre en Europe qu’en Libye et le reste de la région. C’est maintenant lui qui emmène la musique arabe en Occident. Il réalise même un clip en France en 1983 où figure Coluche.

Des artistes féminines prennent le devant de la scène. Dans les années 1980 le mélange culturel donne un nouveau genre : la « pop arabe » fusion de l’univers musical classique, dont l’artiste phare est l’égyptienne Oum Kalthoum, avec les tendances modernes arrivées pendant les années 1970. La marocaine Samira Said est pionnière. Voici une retransmission télévisée de 1985 de la performance de sa chanson « Al gani baad youmine » qui marque un tournant radical dans l’histoire de la musique arabe (même le format de l’émission et le décor du plateau télévisé sont au goût occidental).

On y discerne les prémices de la transition avec la rythmique moderne, alliée aux instruments « classiques », ici violons, très utilisés chez Oum Kalthoum, et au chant lyrique encore plus traditionnel que moderne. Quatre ans plus tard, en 1989, la marocaine Leila Ghoufran sort Oyounak Amary, album où l’on peut bien écouter l’utilisation de synthétiseurs créant des sonorités très occidentales rééquilibrées par les mélodies à consonances orientales. Les techniques et arrangements modernes sont donc bien implantés.

L’essoufflement de la Guerre Froide laisse les sociétés de la région, désormais dénuée d’intérêt géostratégique, à la merci de dirigeants autoritaires censurant liberté d’expression, limitant l’ouverture vers l’extérieur et ainsi toute évolution socio-culturelle. Pendant que l’Occident connaît le début de la House et des « raves parties », la scène musicale outre-méditerranéenne stagne. L’arrivée d’internet dans les années 2000 et la volonté de la diaspora arabe de renouer avec ses racines, liées à la revendication d’une « culture arabe » exempte d’Islam et terrorisme, « rebranche » l’univers musical régional au reste du monde, qui lui n’a pas arrêté d’évoluer.

Actuellement l’électro est dans le monde le genre qui symbolise l’affranchissement de la jeunesse vis-à-vis d’un système qui lui apparait de plus en plus absurde. En découle – et ce avec plus de sens compte tenu des récents troubles dans les sociétés arabes- de cette façon l’adoption plutôt récente de nouvelles tendances électroniques : une musique plus sombre et « dure » que l’on connait notamment sous le nom de techno (et toutes ses dérivées). Samaa’ (Palestine) et Deena Abdelwahed (Tunisie) sont certaines des DJs/artistes porte-drapeau de la désormais renouvelée scène électro arabe.

La scène électro arabe doit ainsi être considérée de la même façon que celle de l’Occident. On assiste à l’appropriation des codes occidentaux où l’on transpose rythmes et instruments locaux pour aboutir à des sonorités modernes autochtones. On observe aussi effectivement un phénomène de convergence vers une électro plus actuelle tendant vers la techno (ou un truc vénère en tout cas). En espérant que le contexte présent du monde arabo-musulman ne fasse pas ombre à cette musique rebeue si exaltante. Une chose est sure, le vecteur majeur de la dissémination et de l’expansion de cette musique est l’être humain (internet reste en fin de compte qu’un intermédiaire).

Hicham

NB :

  • « La modernité n’est ni un concept sociologique, ni un concept politique, ni proprement un concept historique. C’est un mode de civilisation caractéristique, qui s’oppose au mode de la tradition, c’est-à-dire à toutes les autres cultures antérieures ou traditionnelles : face à la diversité géographique et symbolique de celles-ci, la modernité s’impose comme une, homogène, irradiant mondialement à partir de l’Occident. Pourtant elle demeure une notion confuse, qui connote globalement toute une évolution historique et un changement de mentalité. » https://www.universalis.fr/encyclopedie/modernite/

 

  • Mention spéciale aux femmes qui ont un rôle prépondérant dans l’évolution de la culture musicale autant en Occident qu’en « Orient ».

 

  • « « Le rock arabe » est un raccourci. Il n’y a là ni rock ni arabe, simplement cette tendance à rapprocher des univers culturels faisant appel aux émotions et aux racines. »

 

Voici une petite playlist pour accompagner et compléter :

 

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