Alors que quasiment personne n’en entendait parler jusqu’à il y a peu, le mot « grime » est aujourd’hui sur toutes les lèvres, de Kanye West jusqu’à Vice qui y est allé de son article gonzo habituel, et pourrait vraiment être qualifié de phénomène musical de l’année 2015. Les noms de Skepta, Wiley et dans une moindre mesure ceux de JME, Mumdance et autres Novelist ne sont plus cantonnés à l’obscurité du YouTube anglais, les MC et producteurs du Royaume-Uni étant désormais bien plus reconnus. Certes, la « renaissance » du hip-hop anglais est due en partie à son grand cousin américain, et plus particulièrement à Kanye West et au toujours très opportuniste Drake: toute la scène londonienne était présente lors de la performance de «All Day» aux BRIT Awards, Yeezy finissant le morceau en remerciant Skepta. Quant au Canadien, il a contribué à faire connaître le natif de Tottenham en passant en boucle ce qui est désormais un hymne grime, «That’s not me», sur OVO Sound Radio et en remixant «Ojuelegba», Skepta samplant Drake en retour sur l’intro de «Shutdown».

Mais s’il doit son quart d’heure de gloire à quelques multimillionnaires américains, le grime est un pur produit du Royaume-Uni, avec tout ce que cela implique de qualités : pur produit de l’histoire anglaise, on y retrouve du UK Garage, de la Drum and Bass et du Dancehall en plus du courant hip-hop, certains producteurs venant d’autres horizons, le très connu Zomby ayant récemment produit «Step 2001» pour Wiley, Actress ayant également produit quelques instrus. Mais le grime transcende vraiment tous ces genres pour créer quelque chose de terriblement nouveau, comme le rappellait déjà Wiley en 2004 sur «Wot Do U Call It ?», un des plus grands classiques du genre :

« Here in London there’s a sound called garage / But this is my sound, it sure ain’t garage / I heard they don’t like me in garage / Cause I use their scene but make my own sound »

Oui, j’ai bien dit 2004. Et Skepta a aujourd’hui 33 ans. Car après quelques années sombres pour le genre, l’immense espoir Dizee Rascal enterrant par exemple sa carrière pour faire dans l’électro bien ignoble, le genre est en manque de MC et a été relancé quasiment uniquement par ses beatmakers : en Septembre 2013, Bless Beats (producteur notamment de… Wiley, encore une fois) publiait «Wardub», s’adressant au passage au reste de la scène sur Twitter. Forcément, les choses se sont accélérées, donnant lieu à une semaine dantesque, avec des réponses notamment de Plastician, Visionist, Saga ou encore JME, Teddy Music appelant notamment son instru «FUCK EVERY GRIME PRODUCER»

Et ce genre d’attitude est normal pour le genre. Dans la scène anglaise, tout le monde beef contre tout le monde, ce qui ne les empêche pas ensuite de pouvoir tout à fait collaborer. Disons que si Biggie et 2Pac avaient fait du grime, on aurait eu droit à leur réconciliation dans un fish & chips après 4 ou 5 diss tracks absolument hilarantes. Ainsi, Wiley et Skepta ont parmi tant d’autres régulièrement eu des différents, avec des morceaux aussi drôles que «In The Country», où Skepta se filme devant ce qui serait la maison de campagne de Wiley, finissant par sonner à la porte.

Et c’est peut-être ça qui fait la force du genre, cette apparente normalité, cette volonté de ne pas se prendre la tête, caractère typiquement anglais qui finirait même par transparaitre dans leur musique. Comme le rappelait Skepta : «Yeah, I used to wear Gucci / I put it all in the bin cause that’s not me». Loin de l’outrance d’un Migos ou d’un Rae Sremmurd, le grime refuse le luxe, à l’image de Devlin et de son «50 Grand». Après que le genre se soit parfois noyé dans la pop, quoi de plus normal que de refuser ses attributs ?

« It seems like every MC is about / Loves telling the poor they’re rich / Then they wonder why they’re getting rolled on / When they wanna try and walk round in the bits »

Loin des enjeux économiques inhérents au rap US, le grime, du moins pour l’instant, c’est la liberté de l’underground, c’est Novelist qui détruit les instrus du génie Mumdance, c’est Wiley qui peut lâcher «I like rice, basmati / I live life, I’m quite happy», c’est un Stormzy huitième dans les charts anglais qui kicke tranquillement «Shut Up» avec ses potes dans un parc. «What we doin’ today ? Reppin’ innit. Fucking reppin’ innit». Et on espère que ça va durer encore longtemps.

Côme

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