LISBONNE

« La nécessité est la mère de l’invention » a écrit Platon, une phrase pleine de sens notamment dans l’univers de la musique. Prenez le jazz, le rock et j’en passe:  les précurseurs viennent tous d’une minorité sociale défavorisée qui cherchaient par ces sons nouveaux à s’extirper de ce carcan et à représenter une réalité que le mainstream de l’époque ne souhaitait pas voir. La musique électronique ne déroge pas à la règle, beaucoup de sous-genres sont nés de l’exclusion sociale. La mère techno a nourri ces mêmes fantasmes et on a cherché à attribuer la scène techno music à une population issue des quartiers défavorisés de Detroit. Faux ! La première vague des représentants de la scène techno était avant tout composée de jeunes issus de la classe moyenne. Bon, passons ces disputes d’académiciens et intéressons nous au futur (il est toujours bon de retenir l’info si vous voulez vous la péter à votre prochaine soirée).

Où se trouve le son du futur ? Dans un pays qui a subit la crise économique de 2007 de plein fouet : le Portugal. Le pays le plus pauvre d’Europe de l’Ouest a vu son chômage exploser, surtout chez les jeunes où il gravite autour de 32,5% (pour un chômage global de 13,5%). Énorme pour un pays dont la population totale est à peine de 10,5 millions d’habitants. Pire, le Portugal doit son seul salut à un exode massif des populations encouragé par le gouvernement qui y voit un moyen de réduire le chômage. C’est dans ce pays où la misère est omniprésente, où les logements informels poussent autour des villes que s’est construit un son nouveau. Un son encore sans étiquette.

Les précurseurs se nomment DJ Marmox DJ Pausas, DJ Fofuxo, rejoints par d’autres dans le collectif qu’ils créent : DJ Do Ghetto. Leur musique est née avant la crise, dans un Portugal à la croissance déjà atone mais qui ne souffrait pas tant. En 2006, ces trois jeunes sortent un EP en téléchargement gratuit (disponible sur Emule), ils comprennent déjà que la valeur se crée par le partage et que leur musique nouvelle à tout à y gagner en étant diffusée le plus largement. Ils utilisent Internet pour faire graviter une scène autour d’eux, peaufinent leur style en jouant dans les fêtes de quartier (cela rappelle le mouvement des block parties), les assadas (barbecues communautaires) et sont le lien entre tous les bairros sociais (quartiers de logements sociaux). Ils créent une esthétique qui parle à ceux vivant dans ces quartiers oubliés, désertés par ceux qui ont les moyens, comme par ceux partis chercher un travail, ailleurs. Ce son est né et vit là où la réalité chantée par Madonna ou Nicki Minaj n’a pas lieu d’être, là où le rêve américain n’est qu’un mythe.

Que dire du son ? Une seule écoute suffit pour comprendre qu’on écoute quelque chose de grand, de fort. La puissance qui se dégage des morceaux est extraordinaire. Ce son c’est l’énergie du punk, la violence du rap, les sonorités du monde africain. Les kicks sonnent juste, le beat transperce. Les lignes de basse sont rondes, rebondies, un véritable ballon de basket. L’ensemble est dansant, parle au corps, on est pris d’une envie irrésistible de bouger. L’Afrique est à notre porte, le Brésil aussi. Surtout n’essayez pas de cantonner ce son à une musique de ghetto, une musique de jeunes énervés, vous passerez à côté de l’essence du mouvement. Ici, la révolte n’est pas politique, elle est musicale, le cri de guerre est un batidas (beat) violent. Un hymne à la danse plutôt qu’à la casse. Un espoir, l’espoir de réunir une population derrière ce son, loin du rejet de l’autre, on promeut un mouvement où les différences sociales n’existent plus. Utopique dans un pays si inégalitaire. Cette musique est attachée à l’histoire, elle picore des sonorités africaines, brésiliennes en créant quelque chose de nouveau, différent et tellement frais. Le Portugal renoue avec son passé colonial, nous, nous renouons avec le rythme et la danse. Allez-y, allez écouter ce genre nouveau, pas un seul son mais plusieurs, histoire de vous faire une vraie idée d’un style impossible à cantonner à une étiquette car bien trop vaste.

Aujourd’hui, ce style se diffuse de manière plus formelle. Les fans peuvent se réunir une fois par mois depuis deux ans déjà lors de la soirée Noite Príncipe. Des couples se font et se défont au rythme du son. Les jeunes se rêvent en DJ, les filles aussi. Un Label a vu le jour : Princípe. La réussite se traduit par des sorties de Cds. L’esthétique est au rendez-vous, le label se payant le luxe d’engager le graphiste lisboète Marcio Matos pour les illustrations. DJ Marfox, le plus célèbre DJ de ce mouvement, a même eu le droit à sa propre Boiler Room dans sa Lisbonne natale. L’énergie et la naïveté des premiers jours est toujours là. L’esprit de collectif persiste. Certains pensent encore pouvoir changer le monde au rythme effréné de cette musique.

À mon avis, impossible d’imaginer ce son se propager comme un virus. Les sonorités sont trop marquées, trop éloignées de la culture occidentale. Ce son restera cantonné à une certaine culture. Sa chance, atteindre les côtes brésiliennes, un pays dans lequel vivent 200,4 millions de footballeurs et de danseurs potentiels. Seuls eux peuvent suivre ce rythme enflammé toute la nuit. Dans le reste de l’Europe, ce style se cantonnera à un autre sous-genre électronique. Une arme de destruction massive des dancefloors, toujours utile pour créer de la folie sur la piste de danse, à utiliser avec précaution au risque de voir se déclencher une série d’AVC.

Mathias

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