salt-n-pepa-510f00199631f

Dans la culture hyper-masculinisée qu’est celle du rap, la place des femmes semble plutôt restreinte. Que l’on parle de l’image répandue sur ou par le rap, elle reste celle d’une musique de mec, faite par et pour des mecs. Quid alors des femmes qui ont choisi de tracer leur chemin dans ce domaine ?

Faisons, avant d’aller plus loin, un saut jusqu’au berceau du rap : les États-Unis. Sans vouloir tomber dans la leçon d’histoire, il me semble important de replacer le rap dans le contexte où il est né. Ce dernier émerge en effet dans la communauté afro-américaine des années 70 et se popularise fortement au cours de la décennie suivante. Il coexiste alors avec le mouvement révolutionnaire des Black Panthers et est fortement influencé par la misogynie relative à cette époque (il faut rappeler que les Black Panthers excluaient les femmes de leur sein).

Ainsi la femme noire de l’époque souffre de l’image véhiculée par la société. Le discours sexiste est à cette époque clairement revendiqué, notamment avec l’émergence du gangsta-rap dans les années 90. En témoigne le premier couplet du titre A Bitch Iz a Bitch de N.W.A. : « A bitch is a bitch / So if I’m poor or rich / I talk in the exact same pitch / Now the title bitch don’t apply to all women / But all women have a little bitch in ‘em / It’s like a disease that plagues their character / Taking the women of America / And it starts with the letter B / It makes a girl like that think she better than me. ». L’image de la femme véhiculée par les rappeurs gangstas est celle d’une « bitch », objet sexuel pour lequel on a très peu de respect. Il n’y a qu’à écouter le couplet de Nate Dogg sur Ain’t No Fun (If the Homies Can’t Have None) de Snoop Dogg pour s’en faire une idée : « Next time I’m feeling kinda horny / You can come on over and I’ll break you off / And if you can’t fuck that day baby / Just lay back and open your mouth / Cause I have never met a girl / That I love in the whole wide world ».

Bien loin du gansta rap américain, les français d’ATK, sans rabaisser la femme à un simple objet sexuel (ils parlent quand même d’amour…), la voient comme un être manipulateur dont il faut se méfier : « Toutes les mêmes meufs, mêmes mimiques, mêmes mic-mac aucune est unique. / Toujours les mêmes meufs, toujours les mêmes bluffs, / Toujours les mêmes seufs détournées par les mêmes reufs »Méfie-toi. Vu la vision des femmes transmise au travers du rap masculin des années 90, il est dur d’imaginer que des artistes féminines aient pu s’imposer dans ce milieu.

Et pourtant dès 1995, Lin Que se fait remarquer grâce à son LP Let It Fall / Par Ley sur lequel elle balance un flow puissant et efficace qu’elle qualifie d’ailleurs elle-même de hardcore : « I’m ready willing and able to end your lifeline / Your windpipe’s mine cause I’m inclined to kick the right rhyme / So very hardcore that you hit the hard floor ». Elle est l’exemple typique de la gonzesse qui s’est appropriée les codes très virils du gangsta-rap. Elle les utilise pour gagner en crédibilité et se faire entendre. On retrouve dans ses textes l’envie de kicker mieux et encore plus fort que les autres MC.

Un an après ce LP, Lil’ Kim qui – bénéficiant du soutien du grand Notorious B.I.G. – a peut-être plus de facilité à se faire entendre, sort son premier album Hard Core. Contrairement à Lin Que, elle se réapproprie les codes et les thèmes du gangsta-rap mais en les féminisant. Elle revendique entièrement sa féminité tout en parlant autant de sexe que ses compères masculins.

À cette période, le thème de la sexualité revient de plus en plus dans la bouche des rappeuses car les femmes commencent à en parler plus ouvertement. Dans la continuité du mouvement lancé entre autres par le blues, on rompt avec l’indicibilité de la sexualité des femmes. Dès 1991 les Salt-N-Pepa (l’un des premiers groupe d’hip hop féminin) sortent l’entraînant Let’s Talk About Sex.

S’en suit toute une flopée de sons qui vont de la simple leçon de sexe pour « nigga » (We Don’t Need ItLil’ Kim) au plus hardcore comme quand Foxy Brown sort « I’m sexing raw dog without protection, disease infested » sur I Shot Ya (Remix) de LL Cool J). Le but est de reprendre l’hyper-sexualisation du gangsta-rap masculin et de la réutiliser, de la transposer, parfois pour la porter en dérision et toujours pour dénoncer l’instrumentalisation qu’elle fait de la femme. Mais que reste-t-il de ce rap hardcore, cru, osé et osant chez les rappeuses actuelles ?

Les rappeuses actuelles ont sans aucun doute perpétué la tradition de l’egotrip. C’est la cas de la plupart des rappeuses françaises.Mais mis à part dans les milieux underground tel que celui de la trap ultra leanée à la Lala &ce 67 où tout semble permis, le monde du rap féminin a pris ses distances avec les paroles faisant continuellement référence au sexe. Et bien que certaines rappeuses comme Nicki Minaj (fortement influencée par Lil’ Kim à ses débuts) poursuivent encore sur cette voie, la plupart n’en font plus qu’un sujet anecdotique : ni tabou, ni récurent.

Le rap féminin malgré une moins grande médiatisation offre des horizons très diverses. De l’énergique et très « cheeky » Lady Leshurr, au rap abrasif de la française Billie Brelok dont les paroles toujours inattendues et le franc-parler ne feront certainement pas l’unanimité, en passant par la rappeuse/chanteuse Anna Kova qui saura vous envouter avec son timbre suave et chaleureux, il regorge de talents qui méritent vraiment le détour.

Victor

Catégories : Articles

1 commentaire

Lae · 30 juillet 2017 à 13 h 33 min

Merci pour cet article super complet, merci pour ta culture. Voilà un sujet très intéressant souvent éludé. Un très grand merci.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *