Dj set

Ça fait un moment que je me pose ces deux questions, à chaque fois que le son s’arrête, je me demande comment et pourquoi ? Comment ai-je fait pour ne pas voir la fin ? Pourquoi n’avais-je pas anticipé le bruit du silence ? Ce silence qui signifie la fin de la soirée, la fin de l’osmose, la fin de la magie et le début du retour à la réalité. Quand la salle est noire, se vide, la musique muette. Une seconde auparavant devant moi un homme s’agitait, encore, utilisant ses bras pour faire tourner deux platines. Je ne le connaissais pas, pourtant j’étais venu le voir. Une sensation incroyable m’envahit tout au long de son set, il me semble qu’il me connaît : idée folle. Comment cet homme que je n’avais vu pouvait-il me connaître ? Cependant comment nier l’évidence, nier ce simple fait qu’il savait où appuyer, comment taper sur ses machines, quelle ligne de basse utiliser pour me vriller les oreilles. Tous ces efforts dans le seul but de me faire plaisir. Il savait me faire plaisir, il savait ce qui allait me plaire, ce qui allait me faire bouger.

Alors pourquoi s’être arrêté, pourquoi m’abandonner, me laisser seul. Je ne comprends pas, je me sens trahi surtout. Je me sens trahi parce que je ne l’ai pas vu venir. Une minute avant je me revois les bras en l’air, sourire aux lèvres, en train de peaufiner mes plus beaux pas de danse pour impressionner ma voisine (ou voisin) du dancefloor. Rien ne me préparait au silence. Un seul bruit reste, plutôt un brouhaha, celui des paroles de personnes qui comme moi ne s’attendait pas à cette brusque chute. Le son devenu omniprésent le temps d’une soirée, nous nous étonnons presque d’entendre à nouveaux nos voix. À la fin, quelques cris sont poussés qui réclament un autre track, en vain. En y réfléchissant peut-être aurais-je pu prévoir la fin, voir un signe, un signe presque imperceptible. Un peu avant de s’arrêter le mouvement est ralenti, l’homme face à moi s’éloigne de la machine que je regarde, ses mouvements sont différents, il ne touche plus la machine, il la réduit. Il enlève bout par bout, commençant par les fils qui reliaient les éléments de la machine. Pourtant le son ne faiblit pas, si je ferme les yeux je ne vois aucune différence, ne sens aucune différence, le volume est le même, mais mes pas sont plus larges, j’ai plus d’aisance, je ne sens aucune épaule contre les miennes. Si j’ouvre les yeux, la salle est (presque) vide. Un autre signe. Un signe de plus qui signifie la fin. L’homme en face de moi continue ses mouvements incessants, la machine est réduite au minimum, suffisant pour faire encore du son, plus pour longtemps encore. Déjà l’homme se relève, ses mains ne lui servent plus à toucher les platines mais à serrer d’autres mains. Celles de la petite foule de privilégiés qui l’entoure, le félicite. J’aimerais aussi le féliciter, mais comment faire ? Moi, de l’autre côté du verre, du mauvais côté. Du côté où la fête à une fin, où la fête a des horaires à respecter. De l’autre côté je le sais, la fête ne s’arrêtera, pas de suite en tout cas.

Tout a une fin, plus ou moins facile à accepter. Toutes les nuits, où portés par la musique nous nous oublions le temps d’un instant, sont vouées à prendre fin. Comment rendre cette fin la plus agréable possible ?
Chaque performeur possède son style propre, qu’il a perfectionné au cours des soirées. Achever un set, c’est comme une formule de politesse à la fin d’une lettre : une nécessité plus ou moins agréable. Le style pour le faire s’apparente à la signature. Le style dernier track, je baisse le son, est à bannir de nos dancefloors. DJ, nous avons dansé au rythme de tes envies, nous t’avons rendu par notre déchaînement sur la piste les efforts fournis et nous sommes encore là, face à toi, quand tu finis la soirée. Alors tu n’as pas le droit de simplement partir, de finir sur un style impersonnel comme si rien ne nous avez lié le temps d’une soirée. En faisant cela, tu nous renvoies au visage que tu travailles ! Que nous faire danser est un simple job comme vendeur ou serveur à McDo. Par ce simple fait, la magie est détruite, l’instant passé envolé.
À l’inverse, certains artistes savent qu’une soirée est une communion entre eux, les DJs, et nous, le public. Finir un set c’est mettre fin à cette communion, mettre fin à ce lien particulier. Il ne faut pas prendre cela à la légère. Je revoie encore Ben Klock qui après un set de 7h au REX Club lance Crispy Bacon de Laurent Garnier, sort de sa cabine et rentre dans la foule. Pour le remercier de cette soirée, la foule le porte : instant magique. Voilà comment symboliser ce lien particulier. La nuit est un monde de dons, de partage, de liens uniques.
Un moyen assez sympathique est la technique du faux espoir, lorsque tu regardes ta montre et que tu t’aperçois que la fin est proche, presque dépassée, mais qu’en face le DJ continue, le rythme ne ralentit pas comme d’habitude mais s’accélère. À deux doigts d’atteindre son apogée, le son s’arrête net ! La soirée est finie, de manière brutale, à tel point que l’on ne réalise même pas que le set vient de s’achever. La musique résonne encore dans nos têtes en se dirigeant vers la sortie et l’on peut entendre de rares commentaires « mec ! j’suis trop à balle tu ne peux pas t’arrêter là ! », le reste des troupes est encore sous le choc et ne parle pas.
Pour ma part, j’ai un léger faible pour l’inattendu, lorsque le DJ ose, risque. Ce genre de fin me fait bondir au plafond. Profitez de cette chance. Avant de partir, lancez-vous, de toute façon le public ne pourra vous huer bien longtemps ! Je pense à Villanova qui, après plus de deux heures de house bien smoothie, conclut par Tontons du Bled du 113. Yeah ! Je bondis. Transition super, me voila au septième ciel !

Achever un set est tout un art. Ne partez jamais trop tôt d’une soirée, vous risquez de rater le meilleur.

Mathias

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1 commentaire

Raphaël · 8 décembre 2014 à 0 h 23 min

Bel article 🙂

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