Comme dans tous les arts, l’apparition d’une singularité stylistique dans la musique est souvent le résultat de l’alignement de multiples facteurs extérieurs qui créent les conditions favorables à l’innovation. Dans le cas de la scène rock de Palm Desert en Californie, c’est le désert lui-même, et l’histoire tumultueuse de la Coachella Valley qui ont abouti à la formation d’un nouveau son, qu’on appelle de ce fait, le desert rock. Par déformation, on parle aussi souvent de « stoner rock », vous comprendrez assez facilement pourquoi, même si ce terme dépasse largement le phénomène de Palm Desert, qui constitue une sorte d’épiphénomène.

Pour comprendre la naissance du desert rock, il faut faire un saut en arrière, et revenir à la fin des années 1960. Historiquement, la vallée de Coachella, située dans le Mojave Desert, fait office de refuge pour les plus de 65 ans, qui viennent y prendre leur retraite à l’ombre des palmiers, et qui constituent près de 30% de la population. Palm Springs, la plus grosse ville de la vallée, est ainsi connue pour son statut de « resort city », une ville entièrement dédiée au confort des riches retraités. Autour de Palm Springs, une constellation de villes s’étendent dans le désert, chacune peinant à se différencier des autres. Parmi ces petites villes, on trouve Palm Desert. Majoritairement blanche, riche et conservatrice, la population de Palm Desert n’est donc pas forcément bienveillante au rock en général. À l’époque, un grand festival avait été organisé pas loin de Palm Desert, avec à l’affiche des légendes du rock telles que Jimi Hendrix, Janis Joplin ou encore The Grateful Dead. De nombreux fans s’étaient donc rassemblés dans la vallée, au grand dam des habitants, pour qui ces gens étaient des dépravés. Le festival fut une catastrophe, avec une personne tuée, de nombreuses manifestations et la mise à sac du lieu. Après ce désastre, le gouvernement local décida de prendre des mesures sévères pour éviter qu’un tel événement ne se reproduise : la législation adoptée à la suite rend quasiment impossible la création de quelconque établissement consacré à la musique. Au milieu des années 1980, il n’y a donc pratiquement aucun endroit pour que des groupes de musique puissent jouer.

Par ailleurs, du fait d’une population majoritairement d’âge élevé, Palm Desert n’a que peu de divertissement à offrir à de jeunes adolescents. C’est à peine s’il y a un cinéma dans la ville. Qui plus est, étant assez éloigné des deux plus grosses villes de la région, Los Angeles et San Diego, peu de groupes sont incités à passer jouer dans les petites villes du désert. Pour cette raison, de nombreux jeunes sont branchés musique, puisque jouer dans un groupe permettait de tromper l’ennui, et de se rebeller contre la raideur morale de leur environnement.

Sans endroit pour jouer, les amoureux de musique finissent par se tourner vers le désert, en organisant les premières « generator parties ». Mario Lalli, des groupes Yawning Man et Fatso Jetson, considéré aujourd’hui comme l’un des pères fondateurs du desert rock et le parrain de la scène, est le premier à se lancer en achetant un générateur électrique à essence et en allant jouer au beau milieu du désert. Dans ses propres mots : « Je suis devenu accro dés le début, parce qu’on était totalement libre ». Sans restrictions sur l’heure ou sur le contenu, les artistes locaux peuvent laisser libre cours à leur créativité. Les premiers jams duraient parfois jusqu’à deux jours entiers, d’un acid rock déjanté, « jusqu’à ce que l’on en ait marre de jouer », et servent de points de ralliement pour les jeunes de Palm Desert. Alcool et drogues psychotropes en tous genres sont monnaie courante, d’où la dénomination « stoner rock », mais surtout une forme d’improvisation et de groove souples et psychédéliques propre au genre.

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En bien des manières, les « generator parties » étaient les raves de la scène punk rock. En effet, bien rapidement, la police commence à prendre conscience du phénomène, et à essayer de l’enrayer, en utilisant des hélicoptères pour détecter les regroupements de voitures ou les feux de camp. Pour éviter l’interdiction des concerts, les organisateurs mettent en place des systèmes de checkpoints, de manière à toujours avoir une longueur d’avance. Les fêtes regroupent parfois jusqu’à 500 personnes, qui viennent pour boire, écouter de la musique, faire du skateboard et retrouver des amis. Le tout au milieu de nulle part sous une chaleur torride, sans aucune trace de civilisation à l’horizon, avec juste la musique dans les oreilles et le sable dans les dents.

Les « generator parties » étaient surtout marquées par une mentalité punk rock prépondérante : toute la scène était basée sur l’authenticité et l’originalité. Puisqu’on est libre de créer ce que l’on veut, il ne faut surtout pas copier les autres, mais trouver sa propre identité et son propre son. C’est aussi en raison de cette philosophie, mise au centre de la scène locale, que le desert rock provient d’une fusion de tant de genres et de styles différents, du hardcore au blues, en passant par le rock psychédélique et le heavy métal.

Un autre élément vital à la création du desert rock est son public. Comme le dit Josh Homme, co-fondateur de Kyuss et Queens of the Stone Age, probablement les deux groupes les plus prépondérants et les plus influents de la scène, « si les habitants du désert ne t’aiment pas, ils te le font savoir, tu peux pas être mauvais». Si les groupes de la scène de Palm Desert sont aussi bons, c’est aussi à cause de l’exigence du public, qui n’a que peu de notions de la flatterie : soit c’est bon, soit c’est mauvais. Encore selon Josh Homme, « being good and being different is all that’s required ».

S’il fallait choisir le groupe qui incarne le mieux l’esprit du desert rock, c’est bien Kyuss. Formé en 1987 par Josh Homme, Brant Bjork (de Brant Bjork & the Bros), John Garcia (de Slo Burn et Unida) et Chris Cockrell (remplacé peu après par Nick Oliveri, de Queens of the Stone Age), Kyuss a eu un impact énorme sur le desert rock, malgré une durée de vie assez limitée, puisque le groupe est dissout en 1995. Groupe phare des « generator parties », Kyuss contribue à former le son de la scène de Palm Desert, en apportant une énergie sauvage dans leurs lives et leur musique, qui s’inspire largement du hard rock et du metal, en lui insufflant des éléments d’acid rock et de blues. Véritable enfant du désert, Kyuss va mener le desert rock à son apogée, en le révélant au monde extérieur. Malheureusement, c’est aussi cette révélation qui mène inévitablement à l’implosion de la scène.

En effet, le dernier facteur essentiel à la formation d’un son à part entière est bien l’éloignement géographique, puisque l’isolation de Palm Desert des autres scènes musicales majeures (notamment Los Angeles) aboutit à créer une espèce de cocon créatif, coupé du monde. Alors que la renommée de Kyuss grandit au sein de la scène locale, celle-ci finit éventuellement par atteindre des oreilles extérieures. En 1991, Kyuss est invité à jouer à Los Angeles, où ils se font rapidement un nom pour leurs lives percutants et agressifs, ainsi que pour le remarquable jeu de guitare de Josh Homme : ce dernier utilise un amplificateur de basse pour donner un son encore plus profond et menaçant. Néanmoins, les membres du groupe sont dégoutés par l’obsession business des salles et des groupes qu’ils côtoient, totalement contraire à l’esprit cultivé par la scène de Palm Desert.

Après la sortie de leur deuxième album en 1992, Blues for the Red Sun, produit avec l’aide de Chris Goss (de Masters of Reality), une autre figure emblématique du desert rock, Kyuss devient une sensation rock, et le groupe part en tournée en Australie avec Metallica. Cette explosion soudaine de notoriété s’avère fatale pour le groupe, qui refuse de se voir devenir une bête de foire ou un chouchou de MTV, ce qui détruirait toute crédibilité aux yeux de leurs amis du désert. La mort de Kyuss en 1995 est aussi le moment de son entrée dans la légende comme exemple de fidélité à un idéal et à une scène.

Comme toutes les belles choses ont une fin, la « desert scene » se met à dégénérer. Des personnes mal intentionnées commencent à venir aux « generator parties ». Il y a des fusillades, des incendies massifs… Au bout d’un moment, les organisateurs finissent par décider de tout arrêter.

Le desert rock n’avait pas pour autant dit son dernier mot. En 1997, Josh Homme rassemble autour de lui une flopée d’artistes pour lancer ce qui deviendra les Desert Sessions, une série d’enregistrements centrés autour de la mentalité au cœur de la scène de Palm Desert. Le but des Desert Sessions était de « porter à maturité » l’idée fondatrice du desert rock, en assemblant les artistes fondateurs mais aussi des gens d’autres horizons mais qui partageaient le même idéal, comme par exemple PJ Harvey. On y retrouve donc des membres de Queens of the Stone Age (le nouveau groupe de Josh Homme), de Eagles of Death Metal (ceux des attentats de Paris), de Masters of Reality, Mondo Generator, ou encore Soundgarden.

Malgré sa disparition, l’héritage de la scène de Palm Desert est riche, puisque celle-ci a été vitale dans le renouveau d’un genre de musique en berne depuis quelques années, et dans la revitalisation de l’attitude et de la philosophie du punk rock. Et puis c’est quand même grâce aux « generator parties » qu’aujourd’hui on a la chance d’avoir des groupes aussi talentueux que Queens of the Stone Age, dont le dernier album, …Like Clockwork, est un chef d’œuvre du rock contemporain. Plus largement encore, le message que véhicule le desert rock est éternel, puisqu’il est l’essence de la création musicale : créer pour l’amour de la musique, et pour définir sa propre identité.

Et comme dirait Jesse Hughes de Eagles of Death Metal : Peace, Love, Death Metal…

Cyril

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