La Russie, terre de rap

Oxxxymiron

Le rap russe connait depuis quelques mois un pic de popularité. Nombre d’articles fleurissent sur internet et nous proposent de découvrir les artistes contemporains de la scène russe. Et pourtant ça fait bien longtemps que le rap s’est implanté en Russie URSS. En route pour un petit tour d’horizon du hip-hop dans la langue de Dostoïevski, Pouchkine et Tolstoï, de ses débuts à aujourd’hui. Давай!

C’est bien sous Gorbatchev que la culture hip-hop a fait son apparition dans le bloc de l’Est. Sous l’influence de Grandmaster Flash, le groupe Час пик (Chas pik, Heure de pointe) sort en 1984 un disque pour gramophone intitulé Рэп (Rap). Malgré la faible reconnaissance obtenue à l’époque, cette sortie constitue la première percée de la culture hip-hop en Russie.

On remarquera que le groupe n’utilise pas de sampling, mais a seulement recours à la musique originale. Cela ne résulte pas d’un choix artistique, mais tout simplement d’un manque de moyens matériels. Il en résulte un rendu sonore qui s’approche plus de la pale copie de ce qu’ont pu faire les américains que d’une véritable réappropriation du genre et c’est certainement pour ça que le hip-hop a du mal à se diffuser en Russie à cette époque.

Ce n’est qu’à la fin des années 80 que la culture hip-hop gagne réellement en visibilité en Russie, avec notamment les moscovites Мальчишник (Malchishnik, Enterrement de vie de garçon). À la fois MC, DJ et break-dancers, ils ont réussi à se faire connaître auprès des étudiants de l’université de Moscou, puis ont enchainé les tournés en Russie jusqu’en 97, date de leur séparation. Mais là encore on a l’impression que la Russie a du mal à se différencier de ce qui se fait outre-Atlantique. C’est sans doute ce qu’on peut reprocher le plus au rap russe de l’époque : il copie avec une dizaine d’années de retard ce qui se faisait aux US et cette appropriation culturelle sonne faux. Alekseï Soloviev, MC du groupe Ракета (Raketa, Fusée) avoue d’ailleurs que « après tout, la Russie manque d’une minorité noire ».

Il faudra encore attendre une décennie avant que le rap ne se forge sa véritable identité en Russie. Alors que le gangsta rap se développe aux États-Unis sur fond d’inégalités raciales et de guerre des gangs, le rap russe ne se confronte pas au monde via des critères raciaux, mais plutôt sociaux (riches / pauvres) et culturels (conformistes / non-conformistes).

Parallèlement, en Allemagne, la culture hip-hop commence à infuser. L’occupation américaine y est pour beaucoup et de nombreux crews commencent à apparaître un peu partout dans le pays. Au milieu de cette scène en plein boom se trouvent deux MC, 1.Kla$ et Czar. Nés en Russie dans les années 80, il se sont installés en Allemagne au milieu des années 90, peu après la chute de l’Union Soviétique. À leurs débuts ils ne rappent qu’en allemand et sont totalement inconnus en Russie. Mais suite à la sortie du premier album de 1.Kla$, Сукины дети (Sukiny deti, Enfants de putain), il gagnent en popularité et battent des records d’audience pour ce qui est du rap en Russie.

Cette scène allemande a incontestablement révolutionné le rap russe, le faisant passer d’une dimension très confidentielle à une dimension beaucoup plus populaire. C’est également à elle qu’on doit l’apparition du clash dans le rap russe. Et quelle apparition… Entre 2007 et 2008 pas moins de 17 sons sortiront et constitueront le premier mais également le plus gros clash de l’histoire du rap russe (Booba et La Fouine n’ont qu’à bien se tenir). Opposant Dessar à l’ensemble du collectif Syndikat (dont 1.Kla$ et Czar sont membres), ce clash prend fin en mars 2008 avec la sortie du morceau С 8 Марта (S Vocemskaye Marta, Joyeux 8 mars) de Syndikat.

L’année 2013 marque le début de Versus, l’équivalent russe de nos Rap Contenders français mais qui a pris une toute autre ampleur. En effet les battles de rap sont devenues des événements extrêmement médiatisés. Imaginez une seconde une ligue de battles américaine dans laquelle Lil Wayne et Rick Ross seraient en compétition… C’est plus ou moins ce qui se passe en Russie. Et même les politiciens s’y mettent ! La Russie possède une grande tradition de la poésie et les politiciens en reconnaissant certains rappeurs comme héritiers de cette tradition se servent du rap comme instrument politique. Ainsi on a récemment vu la battle entre Oxxxymiron et Слава КПСС (Slava KPSS, Gloire au PCUS) prendre une tournure tout à fait politique. Alekseï Navalny le leader de l’opposition (qu’on sait proche de Oxxxymiron) a posté sur Twitter : « Il est une heure du matin. Je regarde Versus. Si quelqu’un m’avait dit ça l’année dernière… ». Ce tweet a déclenché une vague de réactions, certaines saluant l’ouverture du politicien au rap, d’autres l’accusant de surfer sur le phénomène. En remontant plus loin on trouve des vidéos de Poutine assistant à un concert de rap et montant sur scène pour féliciter le MC après.

Revenons-en à Oxxxymiron (Miron Fyodorov de son vrai nom), l’un des deux protagonistes de la battle la plus politisée de l’histoire du rap russe. Ce Russe, diplômé d’Oxford en littérature du moyen anglais, membre de la scène allemande, est la figure de proue du rap russe contemporain. Ses textes regorgent de richesses à la fois linguistiques et narratives et sont bourrés de référence toutes plus incroyables les unes que les autres. Après avoir sorti plusieurs mixtapes très bien accueillies par le public il publie en 2015 un album intitulé Горгород (Gorgorod). Cet album est pour moi l’un des plus réussis de l’histoire du rap russe. Les 11 morceaux constituent un tout cohérent et Miron n’hésite pas à rapper au nom des personnages qui interagissent tout au long de l’album, se mettant en danger et sortant ainsi du schéma classique du rappeur parlant de lui, de ses potes ou de sa ville.

Revenons au récent gain de popularité du rap russe en France. Celui-ci coïncide plus ou moins avec les débuts du cloud rap en Russie. Et il faut dire que la scène russe n’est pas en manque de bons artistes de cloud rap. De Kizaru à Фараон (Pharaon) en passant par l’étonnante Tatarka qui rappe en langue kirghize, le panel d’artistes est extrêmement varié. Le genre se prête aussi certainement plus à être écouté par des étrangers.

Mais malgré le fait que le cloud rap soit le genre qui ait percé en France, il ne faut pas limiter la scène russe à celui-ci. La grande tradition punk qui infuse dans le pays a également fortement influencé le rap et a permis le développement du rap core. Fort de sa tradition littéraire la Russie a su développer son rap en jonglant avec une langue très structurée et extrêmement riche en sonorités, ce qui sans aucun doute ajoute au mérite de tous ses rappeurs.

 

Victor

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