tortureLa musique, si elle est largement reconnue pour sa capacité à émanciper et rassembler, peut aussi être source de douleur et se révéler être un outil d’incitation à la soumission. Cet aspect le plus sombre de la musique est rarement mentionné. Quel lien peut-il y avoir entre la musique et la violence, la torture, la mort ?

La torture par la musique est une idée vieille de plusieurs millénaires, mais les Coréens et les Chinois furent les premiers à l’utiliser méthodiquement comme arme psychologique lors de la Guerre de Corée au début des années 50. Près de 7000 américains furent torturés à l’aide de sons et de lumière lors d’interrogatoires.

À la suite de cela, des expériences furent menées à l’université Mac Gill de Montréal pour comprendre les méthodes des Chinois, mettant en lumière les effets dévastateurs de la musique utilisée comme torture. Destiné à protéger les soldats américains contre la torture, ce programme anti-torture fut rapidement et ironiquement détourné en un manuel de torture donnant aux tortionnaires les clés pour briser un prisonnier psychologiquement, le mettre dans un état de vulnérabilité et de détresse totale grâce à la privation de sommeil en l’exposant continuellement à une musique assourdissante.

C’est ainsi que durant la guerre du Vietnam, les Américains utilisèrent dans leur combat tous les moyens possibles et imaginables, dont la musique. Pour vaincre les Viêt-Cong, les spécialistes de la guerre psychologiques misèrent sur les sons et la musique : des chars, des jeeps, des hélicoptères furent équipés de haut-parleurs (comme dans la célèbre scène d’Apocalypse Now avec la Chevauchée des Walkyries de Wagner) destinés à diffuser des chansons pro-américaines ou des sons étranges et des chants funèbres pour démoraliser les soldats Viêt-Cong.

En décembre 1989, quand les Etats-Unis envahissent le Panama, ce petit Etat d’Amérique centrale, le président Noriega se réfugie dans l’ambassade du Saint-Siège, immédiatement encerclée par les troupes américaines. Les Marines diffusent alors en boucle du hard-rock à un niveau assourdissant, dont Panama de Van Halen. Le président Noriega se rend au bout de onze jours.

Aujourd’hui, l’armée américaine utilise la musique de manière bien plus ciblée et efficace : en 2003, on apprend que l’armée américaine torture des prisonniers de guerre à Guantanamo, en Irak et en Afghanistan pendant des journées entières avec la musique du 1 rue Sésame, un show télévisé éducatif pour les enfants très populaire aux Etats-Unis pendant les années 70.
Passée à un volume très fort (jusqu’à 100 décibels, soit le vrombissement d’un moteur de camion à plein régime) et pendant de longues périodes (jusqu’à 72 heures), la musique est utilisée pour faire craquer les prisonniers pendant les interrogatoires. Dans les centres de détention, des haut-parleurs sont disposés dans les cellules et dans les couloirs et diffusent continuellement de la musique. Exposés à ces sons inhabituels et très déroutants, beaucoup subissent des dégâts psychologiques irréparables.Dans la playlist des tortionnaires : du métal (Marylin Manson, Metallica), du rock progressif (Rage Against The Machine, Nine Inch Nails), de la pop (Madonna, Britney Spears), du rap (Dr. Dre, Eminem). Et des chansons pour enfant.

En 2008,Trent Reznor, leader de Nine Inch Nails, manifeste son désarroi face à cette situation : « Il est difficile pour moi d’imaginer quelque chose de plus profondément insultant, humiliant et enrageant que de découvrir que la musique dans laquelle vous avez mis votre cœur et votre âme soit utilisée à des fins de torture. » Récemment, après avoir découvert que ses morceaux étaient utilisés lors de séances de torture à Guantanamo, le groupe de métal canadien Skinny Puppy a demandé au ministère de la Défense des États-Unis de lui verser 666 000 dollars de droits de diffusion. Imaginez-vous écouter cette chanson très fort pendant des heures, et vous saurez ce qu’endurent certains prisonniers…

Mais l’armée américaine n’a pas l’apanage de l’utilisation de la musique comme torture. Dans leur recherche publiée en 2002, Martin Cloonan et Bruce Johnson, deux chercheurs de l’Université de Cambridge, citent les travaux de Svanibor Pettan, un universitaire qui avait analysé l’utilisation de la musique pendant la guerre en ex-Yougoslavie et rapportait des témoignages de détenus croates condamnés à chanter des chants serbes jusqu’à l’épuisement. De la même façon, en juin 2000, au Zimbabwe, un couple d’opposants au régime de Mugabe, membres du MDC, avaient été flagellés pendant cinq heures en public et obligés pendant ce temps d’entonner le chant du Zanu-PF (le parti au pouvoir). Par ailleurs, une étude britannique publiée à l’occasion du 40ème anniversaire du coup d’Etat du dictateur chilien Augusto Pinochet a recueilli des témoignages attestant l’utilisation de morceaux de musique populaire comme instrument de torture. Du Julio Iglesias, la bande son de Orange Mécanique ou encore Gigi l’amoroso de Dalida ont été «joués à plein volume pendant des journées entières […] pour infliger des dommages psychologiques et physiques », explique Katia Chornik, de l’université de Manchester.

Qu’on se le dise, la musique n’adoucit par forcément les mœurs.

Paul

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