La musique répétitive

Bien qu’elle ait produit les œuvres classiques du XXème siècle les plus connues du grand public, la musique répétitive reste très controversée et mal accueillie dans les cercles académiques et intellectuels. Et pourtant…

Le courant, le plus souvent appelé « musique minimaliste », est né au cours des années 1960 aux États-Unis. Je préfère néanmoins l’appellation de « musique répétitive », car le minimalisme rythmique, mélodique et esthétique n’est en fait qu’une facette très restreinte de la musique répétitive.

Casa Sperimentale, Perugini – © Oliver Astrologo

À l’instar du brutalisme en architecture, la musique répétitive est une musique crue. C’est en quelque sorte une exposition de formes pures – parfois exhibées de manière impudique et provocante – dont la répétition et les infimes variations en font un tout imposant, tout aussi splendide que troublant.

Grandement inspirée du sérialisme, dont les compositions atonales avaient pour but de s’opposer aux diktats de l’harmonie tonale, la musique répétitive se nourrit également de musique extra-occidentale telle que le gagaku ou la musique indienne. Ces influences apportent toute une palette de nouvelles sonorités, jusqu’alors peu exploitées dans la musique classique, offrant ainsi un gigantesque éventail de possibilités nouvelles.

Danseur de Bugaku

En parallèle des musiques traditionnelles du monde entier, les compositeurs de musique répétitive ont su tirer le meilleur des progrès technologiques. Grâce notamment à l’utilisation des bandes magnétiques, ils se réapproprient le concept classique du canon pour l’élargir à celui de phasing. Steve Reich, alors qu’il voulait produire un canon classique avec deux magnétophones de mauvaise qualité, a vu les deux pistes se décaler peu à peu l’une par rapport à l’autre. Trouvant l’effet bien plus intéressant que le simple canon, il a décidé de pousser ses recherches dans ce sens. De là est né It’s Gonna Rain, un des morceaux fondateurs de la musique de phase.

Steve Reich étend ensuite le concept de déphasage aux compositions acoustiques. Il créée en autres Piano Phase un morceau pour deux pianos, qui jouent trois sections de respectivement 12, 8 et 4 notes. Au début de chaque section, les pianos jouent ensemble. Puis un des deux pianos commence à accélérer. Peu à peu, alors que le premier piano joue la première note, le piano ayant accéléré en est déjà à la deuxième. Ils continuent ainsi jusqu’à ce qu’ils soient de nouveau en phase. Dès lors ils passent à la section suivante. Et ainsi de suite jusqu’à ce qu’ils aient joué les 3 sections. Ce déphasage graduel créé, à partir de motifs extrêmement simples, des sous-motifs complexes qui s’imbriquent, se détachent, se répondent, se dédoublent et varient constamment. Ces variations déterminées dès l’établissement de la section rythmique s’interprètent différemment chez chaque auditeur. La musique se compose elle-même de façon incroyablement subjective et dépendante de l’auditeur. Sans être la quintessence de la musique, Piano Phase ouvre de nouveaux horizons à la musique classique. Elle fait entrer plus que jamais l’interprétation de l’auditeur au cœur du processus de création.

La Monte Young – considéré avec Terry Riley comme l’un des précurseurs du genre – a également puisé dans le jazz et plus particulièrement le free jazz pour créer ses œuvres. Sa composition The Well-Tuned piano composée pour la première fois en 1964 en est l’exemple le plus frappant. D’une durée de plus de cinq heures, l’œuvre n’a eu cesse d’évoluer, au cours de ses quelques 60 représentations faisant de chacune d’elles un moment unique. Elle laisse une belle place à l’improvisation si chère au jazzmen, ad libitum prenant alors tout son sens. Chacune des représentations réalisées jusqu’à aujourd’hui s’inscrit dans un long processus de préparation, qui passe par de longs mois de répétitions et un laborieux travail d’accordage. Grâce à cet accordage unique du piano différent de tous les systèmes de gammes occidentaux, La Monte Young produit des harmonies singulières et profondément hypnotiques.

Je peux passer des heures à écouter de la musique répétitive, allongé sur mon lit en fixant le plafond de ma chambre. Tout d’abord concentré sur les moindres variations, je me laisse peu à peu prendre au jeu, j’oublie la musique en elle-même, ses structures et ses mélodies. Je me projette et j’erre dans mes pensées, comme plongé dans un moment d’éternité.

Bien que la musique répétitive commence petit à petit à être reconnue par les musiciens classiques, elle a toujours tendance à être réduite à cinq artistes, et pas question de lui accorder une quelconque postérité. Pourtant le spectre technique qu’elle couvre est extrêmement étendu, du phasing développé par Steve Reich, à la méthode d’ajout et de suppression si chère à Philip Glass en passant par l’usage du bourdon introduit par Tony Conrad, et contribuera à la richesse du genre. D’autres sans vraiment faire de la musique répétitive s’en inspirent. C’est le cas de John Adams qui produit les premières œuvres dites post-minimalistes à partir de la fin des années 70.

 La postérité du genre s’étend bien au-delà du cercle de la musique classique. Ainsi John Cale, disciple de La Monte Young et membre de The Velvet Underground, a pu introduire l’usage du bourdon dans le rock au travers du morceau Venus In Furs. C’est pourtant peut-être en musique électronique que le genre a eu le plus d’influence. Ils partagent tous les deux les mêmes structures répétitives et épurées, cassant avec les codes de la musique tonale. Boiler Room a d’ailleurs diffusé un live de In C par Terry Riley, sorte d’hommage au pionnier de la répétition, à qui la musique underground actuelle doit beaucoup.

Victor

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