Pourquoi la musique psychédélique est-elle psychédélique ?

Le psychédélisme, ciment de la musique psychédélique

Caractérisé par des mélodies profondes et hypnotiques, un rythme assez lent et cyclique, des solos instrumentaux déjantés, le rock psychédélique apparaît dans les années 1960 sur la côte ouest des États-Unis, avec des groupes tels que The Seeds ou les Grateful Dead. Il prend ses racines dans les expériences provoquées par l’usage des drogues dites psychédéliques (du grec « psyche » qui signifie « âme » et « delo » signifiant « révéler »), une famille de psychotropes hallucinogènes. Le terme anglais « psychedelic », qui signifie donc « révélateur de l’âme », fut inventé dans les années 1950 par le Dr. H. Osmond.

 

 

Osmond administrait de la mescaline (une drogue psychédélique) à ses patients pour mener ses recherches sur la schizophrénie et Aldous Huxley était l’un d’eux. L’écrivain anglais, intrigué par ses expériences psychédéliques, décida d’écrire un livre, un retour d’expériences ouvrant sur une réflexion plus large : les psychédéliques permettraient selon lui d’expérimenter le monde de façon plus globale, sans la médiation du langage et la linéarité qu’il impose. « Les Portes de la Perception » deviendra un pilier de la culture psychédélique et Jim Morrison s’en inspirera dans le choix du nom de son groupe dont il était le chanteur : The Doors.

Les années 1960 sont marquées par l’arrivée d’un nouveau mouvement de contre-culture. Le psychédélisme se fonde sur l’idée nouvelle véhiculée par quelques personnalités, telles que l’écrivain Ken Kesey (auteur de « Vol au-dessus d’un nid de coucou ») et le Dr. Timothy Leary, neuropsychologue professeur à Harvard. Ce dernier a grandement façonné notre conception contemporaine de la créativité en tant que composante essentielle de l’épanouissement et du développement personnel.

Ces prosélytes ont intellectualisé l’usage du LSD (encore méconnu et légal à l’époque), qui permettait selon eux « d’ouvrir son esprit », de vivre en paix avec soi-même et le monde. De nombreux groupes de rock des années 1960 décident alors de se lancer dans cette exploration d’un nouveau genre, entrainant dans leur sillage une partie de la jeunesse occidentale. Les Grateful Dead apparaissent à San José en 1965, et jouent lors des Acid Test, des fêtes organisées par Ken Kesey et son groupe de prosélytes, les Merry Pranksters. Précurseurs du mode de vie que sera celui des hippies, les Merry Pranksters popularisent l’usage récréatif du LSD lors de leurs fêtes et contribuent à l’émergence du rock psychédélique, fondé sur de nouvelles sonorités innovantes. Tout comme les Beatles et les Grateful Dead, de nombreux artistes ne tardent pas à composer eux-aussi sous LSD et trouvent un public grandissant, de plus en plus initié.

 

 

De quoi l’expérience psychédélique est-elle le nom ?

Pour comprendre pourquoi la musique psychédélique est psychédélique, il peut être nécessaire de décrire quelques aspects généraux d’un trip sous acide. Le LSD affecte les systèmes visuels et auditifs du cerveau, plus précisément le cortex préfrontal et post-frontal. Sous acide, la vue et l’ouïe sont étroitement liées, on peut parler de différents degrés de synesthésie. La musique influence le rythme auquel fluctuent les visuels ainsi que leur nature. Celle-ci est multipliée et cela s’explique par la structure du cerveau humain. : en fait, sous acide, ce que l’on voit n’est autre que la conséquence de l’activité cérébrale modifiée. Textures mouvantes, contours « respirant », distorsion « liquide », variation de couleurs, symétries euclidiennes, changement de plans, formes géométriques diverses, triangles, spirales, fractales, la liste est longue. Ces effets visuels sont en phase avec l’information auditive.

Tout se passe comme si la musique parvenait d’abord vers le cerveau puis se répercutait ensuite progressivement sur le champ visuel. Par exemple, différentes couleurs ambiantes pourront teinter une partie du champ visuel en fonction de la musique, des émotions qu’elle fait naître, et des couleurs qu’associe inconsciemment l’artiste à ces émotions. Un trip de LSD intense peut parfois s’apparenter à un spectacle hallucinatoire où le sujet voit ce qui n’existe pas : des images visuelles se succèdent aléatoirement les unes après les autres. Ces images sortent tout droit de son inconscient et ne dépendent pas directement de sa volonté. L’écrivain américain T. McKenna relate ainsi avoir observé des elfes biomécaniques tout en étant conscient du fait qu’ils n’existaient que dans son imagination.  Ces images sont d’une certaine manière la projection visible des arcanes du cerveau. Bien souvent ésotériques, décalées, et symboliques, elles défilent sous les yeux au gré de la musique jouée ou écoutée. Des symboles tridimensionnels, des portails s’entre-ouvrant sur ce qui pourrait être une autre dimension, des visages, des fractales. L’étendue de ces hallucinations est vaste car elles sont subjectives, mais elles semblent avoir des caractéristiques communes, ce qui est compréhensible si on admet l’existence d’un inconscient collectif. L’ensemble des effets visuels que donne à voir l’expérience psychédélique constitue le ciment d’un nouveau vocabulaire visuel qui se retrouve notamment sur les illustrations des pochettes de vinyles, leurs couleurs vives et saturées, les flyers, la typographie, jusqu’aux costumes déjantés des Beatles. D’une façon plus globale, le musicologue M. Hicks explique que le LSD modifie l’état de conscience à travers trois étapes : la perte de perception du temps (déchronicisation), la dissolution de l’ego s’accompagnant d’une conscience plus « globale » (dépersonnalisation), et la sensation d’un mouvement permanent animant l’environnement extérieur (dynamisation).

 

beatles

Pochette de l’album “Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band” – The Beatles (1967)

13th floor

Pochette de l’album “The Psychedelic Sounds” – The 13th Floor Elevators (1966)

La musique comme expérience

Les artistes influencés par le LSD ont estimé que le potentiel créatif de l’acide résidait dans la traduction auditive des effets visuels, auditifs et mentaux de l’expérience psychédélique. Si les paroles décrivent souvent les effets visuels et l’usage du LSD en général (« Lucy in the Sky with Diamonds » des Beatles), le mouvement qui imprègne ces visuels est caractérisé par le rythme des morceaux, ainsi que leur structure expansive et évolutive. La musique est structurée autour de boucles répétitives (« Echoes » des Pink Floyd), et donne l’impression d’être improvisée, elle évoque ainsi le double caractère aléatoire et cyclique des effets visuels d’un trip. Les mélodies sont tantôt hypnotiques, joyeuses, ou sombres, et font donc échos aux divers paysages mentaux générés lors de l’expérience du LSD. L’interaction entre les visuels observables lors du trip et les sonorités jouées par les artistes leur donne l’impression de « voir » la musique (ils voient en fait la répercussion de la musique sur leur cerveau). Cela pousse les artistes à « matérialiser » leur musique en accordant une grande importance à la texture des sons et à leur transformation progressive (« Wonderful » des Beach Boys). La musique psychédélique cherche en définitive à reproduire les trois étapes altérant l’état de conscience sous LSD :  la perte de la perception du temps, la dissolution de l’ego au profit d’une conscience unifiée et enfin la sensation de mouvement répétitif et permanent.

 

 

Le LSD peut altérer la perception des sons, provoquant des échos ou diverses distorsions. Les artistes ont donc cherché à reproduire les effets auditifs de l’acide à travers divers effets sonores : les distorsions (visant à créer des sons saturés chez Pink Floyd), les modulateurs de phase (dans Another Break in the Wall, part 3 des Pink Floyd), les échos et les diverses juxtapositions de sonorités. Vous l’aurez donc compris, la musique psychédélique est psychédélique parce qu’elle tend à reproduire l’expérience d’un trip.

 

 

Les artistes inspirés par l’acide ont outrepassé les conventions et adopté une démarche expérimentale, redéfinissant l’architecture musicale au nom de la liberté de création. S’il est incontestable que la musique psychédélique peut être appréciée sobre, il est fort probable que durant les années 1960, le LSD consommé par le public ait pu faciliter l’adhésion rapide de ce dernier, rendant certaines sonorités du rock psychédéliques (inhabituelles jusqu’alors) plus compréhensibles. Au-delà de leur démarche contestataire, les auditeurs étaient reliés aux musiciens par un même état modifié de conscience et une expérience multi-sensorielle partagée. Le génie de ces artistes est d’avoir su traduire le langage « psychédélique » en notes, en sonorités, en mélodie, en musique. Le LSD n’est donc pas qu’une simple source d’inspiration, il constitue un nouvel espace mental d’exploration. Un espace que de nombreux artistes ont cherché à décrire et à conquérir au cours de multiples voyages. Aujourd’hui le psychédélisme résonne encore dans les pratiques musicales (rock, pop, neo-psychedelia, trip-hop, psytrance), comme en témoigne le succès de Tame Impala, Black Angels, Jagwar Ma, ou du groupe psyché français Wall of Death.

 

 

Trystan

 

 

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