Interview: Roméo Elvis

Juste avant de monter sur scène en compagnie de ses potes de L’Or du Commun pour la première partie de la soirée hip-hop du festival « Le Père Noël est-il un Rocker ? », Roméo Elvis a bien voulu répondre aux questions de La Nordisque. Le jeune rappeur belge, récemment couronné aux Red Bull Elektropedia Awards (meilleur album pour Morale, meilleur live, meilleure performance urbaine), est revenu sur ce sacre et sur sa manière de rapper. Enfin, il nous a parlé de la situation du rap belge, qui ne cesse de gagner en popularité comme le montre son titre Bruxelles arrive (ft. Caballero) qui a dépassé le million de vues sur YouTube.

La Nordisque

Salut Roméo. Tout d’abord merci beaucoup de répondre aux questions de La Nordisque, et félicitation pour les prix que tu as reçu aux Red Bull Elektropedia Awards. Sur les 5 que tu as reçus, lequel t’as le plus touché ?

Roméo Elvis

Je dirais le live act, parce que c’est un aboutissement. C’est là que tu vois le public et que ton travail est récompensé. Le but c’est vraiment d’aller plus loin, d’intéresser les gens, de les rendre curieux, d’aller le plus loin possible géographiquement parlant.

 

La Nordisque

Du coup tu préfères faire des lives plutôt qu’un album en studio ?

Roméo Elvis

Oui, j’adore faire des albums mais disons que c’est plus un accomplissement pour arriver à faire des lives pour moi. J’aime beaucoup passer du temps en studio parce que je m’y sens bien, mais ce n’est pas une nécessité. Si on arrivait à concevoir des albums par la pensée et faire des tournées juste, je serais plus dans cette option là et je le ferais. Alors qu’il y a des gens qui prennent un vrai plaisir à travailler le truc et tout. Moi aussi, mais ma priorité c’est sur scène.

La Nordisque

Justement on parlait du travail en studio. Sur Morale il semble y avoir une véritable harmonie entre les prods et ta voix. Est-ce que tu as taffé un peu toi-même sur les prods ? Comment s’est passée cette collaboration avec Le Motel ?

Roméo Elvis

En fait la collaboration a commencé dans le schéma simple beat maker / rappeur avec l’ingénieur du son aussi qui a son rôle là-dedans. L’album a vraiment été fait à trois. Et au fil du temps on peut dire que j’ai entre guillemets travaillé les prods parce qu’il fallait un moment d’adaptation entre ce que fait un DJ comme Le Motel, de la musique électronique, et moi ce que je fais, qui est du rap. Il fallait qu’on trouve un terrain d’entente. Et pour ce faire j’ai dû aller chipoter dans son travail, lui dire que ça doit être plus synthétisé, avec plus de rythme, plus d’espace. Et lui inversement me disait « t’essayerais pas de répéter plus ça ou ça ? ». Moi j’ai électronisé mon style de rap et lui a hip-hopisé sa musique électronique. Donc pour Morale c’est la manière dont on a travaillé ensemble. Et pour Morale 2 j’ai carrément fait de la composition, du beat making. Il y a 2 prods sur les 11 qui vont sortir que j’ai faites moi avec lui, où on a vraiment travaillé en binôme dessus.

La Nordisque

Du coup Morale 2 est tout prêt là, il va sortir en février c’est ça ?

Roméo Elvis

Il manque un son, je dois finir un featuring avec mon deuxième invité et dès qu’il est fait on l’enverra au master, et il est prévu pour mars. J’avais annoncé février mais on m’a proposé mars, pour avoir encore du temps.

 

La Nordisque

Dans tes textes tu utilises beaucoup l’humour, des images, des trucs décalées, ce qui est très cool. Mais ce qu’on écoute en ce moment à la radio, à la télé c’est plus un style genre gangsta rap, où on parle beaucoup de drogue, de trucs comme ça. Justement tu te positionnes comment par rapport à ça toi ?

Roméo Elvis

C’est vrai qu’on entend beaucoup ça à la radio. Parce que ça fait partie des mouvements populaires dans le rap, le gangsta rap ou des trucs un peu plus facile. Après c’est aujourd’hui une partie du rap en fait. Donc par rapport à cette question je ne me situe pas vraiment dans ce milieu, mais pas pour autant moins musicien ou rappeur qu’eux. C’est juste que ça s’est super popularisé cette musique hip-hop entre guillemets, on peut même plus parler de hip-hop. Y a plein d’acteurs différents comme à une époque dans le rock, où ça s’est diversifié à fond et a donné des aspects de la pop, la brit pop ou la new wave qui ont une source même. C’est la même chose avec le rap aujourd’hui. Ça fait 30 ans qu’on est dans ce jeu et les acteurs se sont diversifiés. Et moi je suis un gars totalement différent du milieu gangsta rap ou du milieu cri social, rap urbain entre guillemets. Même si j’ai gagné la catégorie « urbain » cette année, je n’ai pas trop compris pourquoi. Damso correspond déjà beaucoup plus à ce style, sans mettre les gens dans des cases. Je fais quelque chose de clairement différent de Damso parce que j’ai une vie totalement différente. J’ai rencontré des gens différents, et le rap m’a parlé différemment. Donc je ne me positionne pas en totale opposition avec ces gens-là, c’est juste qu’on est dans une branche différente, mais dans la même famille. Y a quand même des rapprochements avec des rappeurs, même si je ne fais pas de gangsta rap, j’en écoute plein.

 

La Nordisque

Justement en général y a un vrai mouvement du rap belge, ça fait 5-6 ans que la scène belge explose même en France. Est-ce que ce serait pas presque un style le rap belge ?

Roméo Elvis

Mais justement c’est intéressant parce qu’on nous pose la même question en Belgique : comment on peut appeler le rap belge ? On n’a pas la réponse à la question, mais ce qu’on dit c’est qu’il faut demander aux Français. Parce que c’est un point de vue qu’on ne peut pas vraiment avoir sur nous-même. Parce qu’on fait la musique et on arrive difficilement à dire si c’est un style français comme celui des rappeurs français qu’on écoute, parce qu’on écoute que ça.

Je comprends que tu dises depuis 5-6 ans en termes de scène, mais il n’y a pas un rappeur belge à proprement parler qui domine le truc, sauf depuis 2016 où là Damso, Hamza, moi-même, Double Hélice, Caballero et JeanJass et encore plein d’autres gars ont sorti de vrais projets. Tous ces acteurs créent ensemble des trucs et on fait attention à ça. Et comme on est influencé par la France, notre culture du rap est française comme elle l’est pour vous. Vu que nous on n’a pas de re-sta, de vrai symbole à qui s’identifier, on ne peut pas vraiment dire « on fait du rap belge ». Parce qu’en fait moi personnellement, à part Caballero – qui est ma référence ultime – ceux de qui je me suis inspiré sinon, c’est Solar, Fuzati ou des trucs comme ça qui sont français du coup. Donc je pense que peut-être avec du recul on pourra dire « ouais c’est ÇA le rap belge ». Mais la seule chose que je vois chez tout le monde (sauf Scylla qu’est un peu plus bre-som) c’est l’humour. Ça, ça revient en tous cas, l’autodérision à la belge.

La Nordisque

Du coup Bruxelles arrive c’est un peu l’hymne de ce rap belge qui arrive en France, à Paris ou autre ?

Roméo Elvis

Oui voilà c’est ça. C’est que pour un Belge la France c’est un peu les Etats-Unis pour le Canada. On fait souvent le rapport entre Bruxelles et Toronto. « Bruxelles c’est le nouveau Toronto » … Bon, calmons-nous, allons-y doucement. Quand il y aura un Drake de Bruxelles, ou de vrais labels belges qui pèseront, on pourra peut-être en parler.

En attendant dans le rapport petit village / grand village, c’est sûr que Bruxelles arrive en France. On se rend bien compte de la valeur exotique qu’on peut apporter aussi. Pour l’instant le fait d’être belge est une valeur ajoutée. On fait des concerts en France maintenant où sur la date il y a des rappeurs français, et il arrive assez souvent qu’on foute plus de bordel que les rappeurs français. C’est juste que les spectateurs connaissent déjà. Alors que nous on arrive et c’est : « Oh putain, c’est les petits belges ». C’est super frais pour tout le monde pour l’instant, et on va juste essayer de maintenir ça. Voilà, moi cette année avec Bruxelles arrive, j’ai fait tous les festivals de Belgique. Et après on a fait une tournée en France, on a rempli les salles à fond. On a fait une soirée Bruxelles arrive à Paris à la Bellevilloise : on a rempli 800-900 personnes, c’était blindé. Et maintenait j’ai une tournée qui arrive en France avec Morale 2.

C’est super symbolique de ce qui se passe. C’est comme Damso qui fait BruxellesVie. On ne s’est même pas concertés. Quand j’avais fini Bruxelles arrive, il était en train de teaser BruxellesVie. Je me suis dit : « Oh putain, chaud on va avoir le même morceau, ça craint ». En fin de compte c’était pas la même chose mais ça voulait dire que c’était tellement évident aux yeux de tout le monde. Le morceau j’en suis content, mais pas uniquement parce qu’il est bon musicalement parlant et que les gens aiment, c’est parce qu’il dit quelque chose qui touche les gens. Ils se disent : « Ouais, Bruxelles t’as vu, on est là, nous aussi on a notre son maintenant ». Les gens sont fiers. Une partie des gens s’en bat les couilles de la forme du morceau, mais c’est le fond qui plait. Ils sont contents de savoir qu’il y a un belge qui a fait un million et que les français écoutent à fond. Je suis refait quand je passe à Paris et qu’on me reconnaît.

La Nordisque

Justement concernant la scène belge, y a une véritable séparation entre le rap francophone et le rap néerlandais ?

Roméo Elvis

Ouais carrément. Il faut le dire, il y a beaucoup moins de rappeurs flamands et le rap flamand est beaucoup moins actif que le rap francophone parce que nous on a cette espèce de liaison avec un plus gros pays à côté, alors qu’en Hollande y a un marché pour les flamands qui est moins intéressant que pour les francophones.

[Le français,] c’est une langue qui communique plus. Y a aussi une barrière qui se fait par la langue. Les francophones ne font pas l’effort de parler néerlandais, alors que la majorité des néerlandais comprennent ou parlent le français par nécessité, car le français est pratique dans le monde entier. Alors que le flamand tu le parles en Hollande et c’est fini. Donc eux avaient le besoin d’apprendre d’autres langues [comme le Français], alors que nous, le flamand, on se dit qu’on s’en fout. Donc les gens n’apprennent pas le flamand, et les flamands s’intéressent pas plus à ce qu’on fait, et les gens écoutent pas ce qu’ils font. Alors qu’il y a des rappeurs super chauds en Flandre. J’ai la chance d’avoir un père qui m’a appris le néerlandais un minimum et à l’école je le parlais. Donc je le comprends, et le parle un peu, je me fais comprendre. Et j’ai cette chance d’être exposé au public flamand.

Ce n’est pas pour rien que j’ai gagné des Red Bull Elektropedia Awards. Parce que dans les nommés y avait Damso, Hamza, des gens qui ont plus pesé que moi cette année. Après les goûts et les couleurs ça se défend. Mais être deuxième meilleur artiste, Damso n’est même pas le premier, avoir le meilleur album j’en suis super content, mais Damso a vendu 50 000 albums en France cette année. Il a fait un son avec Booba, il a pété tous les scores mais n’a rien gagné. Parce que le truc est organisé par des Flamands. Donc y a plus de chance que je gagne parce qu’ils m’ont plus à la bonne. Ils se disent que je suis chouette, je les comprends. Ce n’est pas genre un complot ou autre, mais ça fait partie des trucs dont je parle toujours quand on me félicite pour ces prix là. Parce qu’en Belgique, c’est super cool d’avoir ces prix, c’est honorifique. Mais 5 titres pour moi, 0 pour Hamza, 0 pour Damso : y a un problème quand même quelque part. Donc y a clairement un problème de compréhension entre les deux frontières, et du coup ça créé des dysfonctionnements, et du coup c’est dommage parce que Damso, Hamza, des rappeurs de ce style-là vont rester sur l’image qu’ils ont de la Belgique, qui est : « en Belgique y a rien à faire, les flamands ne nous écoutent pas, les institutions se comprennent pas ». Il y a une frontière qui se créé entre le deux. Ils ne vont pas faire l’effort. Alors que moi personnellement je suis super content. Je partage le truc, je suis fier d’être belge. Mais Damso lui va dans le sens de ce qui se dit maintenant, il n’y croit pas trop. Du coup il continue en France. Ça veut plus rien dire les Red Bull Elektropedia Awards pour tout le monde. J’ai gagné 5 prix, super, mais tu peux diviser en 2, 2 prix et demi vu que c’est la Flandre.

 

La Nordisque

Bien, l’interview touche à sa fin. Merci beaucoup Roméo, c’était cool. Il ne nous reste plus qu’à te souhaiter un bon concert, bonne soirée.

Roméo Elvis

Merci le gars, à la prochaine.

 

H. Vega

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