Interview: L’Or du Commun

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L’Or du commun est un groupe de rap qui, comme le jeu de mot l’indique, est assez hors du commun : alors que l’heure est à l’autotune et à la trap, ces 4 MCs belges ont un style et un flow très old school. Ils s’appellent Primero, Loxley, Swing et Félé Flingue et ils sont de ces rappeurs qui dynamisent la scène hip-hop belge, avec Jeanjass, Caballero et surtout Roméo Elvis avec qui ils sont en collaboration étroite depuis 2013.

Nous avons eu la chance de les rencontrer lors du festival Le Père Noël Est-il Un Rocker?, pour une petite interview conviviale.

* * *

LN : Est-ce que vous pouvez nous raconter pour commencer comment vous vous êtes rencontrés ? 

Félé Flingue : C’est une question qui revient assez souvent, c’était y a 4 ans dans une petite commune qui s’appelle Boitsfort au sud de Bruxelles, on fréquentait tous les 4 le même studio.

LN : Donc vous rappiez tous avant de vous rencontrer ?

Swing : En fait Félé Flingue et moi-même, on est cousins, même si on dirait pas, et on a commencé un peu à rapper tous les 2 et moins d’un an après on a rencontré les deux autres.

Loxley : On a commencé à rapper avant de former le groupe, mais au début ouais y avait le crew Félé Flingue et Siméon (aka Swing) et puis nous on rappait de notre côté dans un studio, la rencontre s’est faite assez vite.

LN : Vous rappez aussi souvent avec Roméo Elvis, c’est assez particulier comme collaboration, est-ce que vous pouvez nous en parler un peu ?

Primero : En fait c’est nous qui avons découvert Roméo Elvis quand il était encore dans sa petite chambre.

LN : C’est vous qui êtes allés vers lui ?

Primero : Oui, en fait on l’a contacté, il est venu nous voir à un concert qu’on avait fait à la Tentation à Bruxelles et après le concert on a un peu discuté et on lui a proposé de passer nous voir et voilà, à force de choses on a commencé à se côtoyer, à faire un morceau et un premier clip ensemble, « Lotus bleu » avec lui et François Dubois, et là ça collait bien au niveau de l’entente, le mec est super doué, donc voilà.

Loxley : Mais c’est vrai que c’est particulier dans le sens où je pense que beaucoup de personnes ne comprennent pas pourquoi on n’a pas formé de groupe ensemble, mais en fait c’est que nous quand on a créé LODC on n’avait pas de recul, on avait déjà formé le groupe, on voyait bien le potentiel de Roméo et on sentait qu’il avait une personnalité suffisamment forte pour perdurer en solo.

Swing : On se sentait que ça pourrait destabiliser ce qu’on venait de réussir à installer, l’équilibre de LODC qu’on voulait garder.

LN : Et c’est pas toujours facile de trouver un équilibre quand on est 4 j’imagine.

(Tous) :  Ouais exactement.

Félé Flingue : En plus on avait un peu une patte plus à l’ancienne, que Roméo n’avait pas forcément, une façon différente d’aborder les sujets aussi.

Swing : Ouais voilà il avait déjà un truc super original qui faisait que pour moi, enfin pour nous, c’était plus naturel qu’il soit en solo, et que c’était mieux pour lui, et d’ailleurs il s’avère que ça marche carrément.

Loxley : Ouais le temps le prouve.

LN : Tu disais que lui il avait sa patte et vous la vôtre, vous écrivez souvent tous les 4 ensemble ? 

Primero : Ça dépend, en fait en général c’est l’un de nous qui lance un premier jet sur une instru qu’on a reçue, et les autres trouvent une façon personnelle de s’y greffer, mais à certains moments pour un refrain par exemple on peut écrire ensemble.

Félé flingue : Ça a évolué, le fait d’écrire ensemble pour un groupe c’est de vouloir garder l’esprit collectif et c’est ça le boulot d’un groupe, parce qu’on se développe, on va chacun de notre côté et du coup le groupe peut se casser à force, c’est pour ça que c’est important d’écrire ensemble.

Swing : Et ouais quand je parlais de la patte qu’on avait ensemble, c’est que même si on est un groupe, on s’inspire les uns les autres, donc le fait de faire de la musique ensemble fait qu’on va tous un peu converger vers une espèce de style hybride, enfin plus moins, c’est-à-dire que ouais, je trouve qu’il y avait vraiment un style LODC qu’on était en train de construire, qui venait un peu de naître et Roméo était un peu à part à ce niveau là.

LN : En parlant d’écrire ensemble, on a remarqué que dans votre dernier LP, vous ne rappiez justement pas tous ensemble…

Loxley : Le dernier LP est tombé y a un peu de temps et on dit toujours la difficulté que c’est pour un artiste de sortir un deuxième projet, donc on a travaillé sur celui-là autant qu’on le pouvait. C’est vrai qu’on sent peut-être un peu moins la cohérence du groupe sur le LP, mais là clairement on travaille sur un prochain album, qui sera d’ailleurs notre premier « album » et où il y aura plus de cohérence. Tu sais le mot LP c’est un grand mot. Au début on partait sur l’idée d’un album mais il y a des propositions de maisons de disque qu’on a refusé parce qu’on sentait que ça irait pas. Là maintenant on travaille avec La Brique, et finalement on a décidé de diffuser notre projet de LP gratuitement sur Internet. Ça c’était en 2015 et là on a envie d’attaquer quelque chose de vraiment plus sérieux.

LN : Justement en parlant de sérieux y a vraiment toute une scène belge qui s’est créée depuis 5-6ans, est-ce que vous avez l’impression d’en faire bien partie ? 

Swing : La scène belge est très différente de la scène française, elle est surtout plus petite donc tout le monde connaît tout le monde, et oui on en fait partie parce qu’on connaît tout le monde, on fait les même soirées etc.

Primero : On participe aussi à pas mal d’événements en commun, on a fait pas mal de premières partie d’artistes qu’on connaissait déjà, et comme c’est un mouvement vachement moins développé qu’en France, on est moins en compétition.

Félé Flingue : Je pense aussi qu’il y a aussi des passages un peu obligés, du style participer à des festivals, quand t’es jeune artiste ça aide.

Swing : Ouais on passe un peu tous par les mêmes goulots pour se lancer, et c’est un milieu très petit et et qui fait beaucoup moins d’argent en Belgique du coup les relations sont plus naturelles, plus familiales, il y a moins d’enjeux.

Loxley : On passe un peu tous par les mêmes agences et c’est ça aussi qui fait la force du rap belge, on parlait encore il n’y a pas si longtemps de l’évolution énorme en 3 ans de la valeur du rap, il y a beaucoup plus de reconnaissance, d’estime.

LN : Vous trouvez qu’il y a une identité du rap belge ? 

Loxley : Moi j’en suis sûr, à Bruxelles en tout cas, je parle beaucoup de Bruxelles désolé mais c’est là d’où on vient, malgré le fait qu’on est un petit panel d’artistes émergents ou importants, on a une grande palette de couleurs et chaque personnalité récemment arrivée dans le rap belge a apporté quelque chose de plus fort, et peut-être le fait qu’on soit si peu fait qu’il y a moins de répétitions. Par exemple le rap parisien se répète peut-être un peu plus.

Primero : Mais chacun a ses influences, Hamza par exemple a un style très rap américain, chacun a son style.

LN : Et du coup vos influences ce serait plutôt qui ? 

Primero : Clairement au début du groupe c’était des influences 90s, on le ressent dans le 1er projet mais là ça fait 4 ans qu’on a créé le groupe, on a écouté des choses plus modernes depuis et toutes ces choses-là nous nourrissent donc ça donne maintenant une sorte de mélange.

LN : Dans votre dernier LP vous chantez un peu !

Félé Flingue : Faire du rap c’est cool mais parfois t’as envie de faire d’autres choses!

Swing : Je pense qu’on est pas mal influencé par le hip-hop des US et le chant fait partie intégrante du hip-hop maintenant, et forcément on est influencés par le rap qu’on écoute et ça donne envie de tester, de découvrir de nouvelles choses. Dans la création, c’est horrible de stagner : faut toujours garder une espèce de mouvement, l’amusement et la découverte de soi c’est super important.

Primero : Ce qui est amusant c’est que quand tu te prêtes au jeu, que tu trouves des mélodies, que t’arrives à les maîtriser, ça ouvre beaucoup plus de perspectives dans ton morceau et même si tu décides de ne pas les utiliser, tu sais que si tu l’as, tu peux imaginer plein de choses pour un morceau sur lequel avant t’aurais juste pensé à rapper.

LN :  et comment vous choisissez vos productions ? 

Loxley : Sur notre nouveau projet on travaille en collaboration très stricte avec Vax1 qui est beatmaker et accessoirement rappeur. C’est quelqu’un qui compose de façon originale, on trouve que c’est super étonnant ce qu’il fait. Après pour le choix de la prod… ça dépend, quand c’est un single t’écris sur une prod que t’aimes bien, et quand tu travailles sur un album t’essaies de trouver des choses différentes.

LN : Vous écrivez une fois la prod trouvée ou avant ? 

Primero : Ça dépend, ça m’est déjà arrivé d’écrire sur une phase B (sur un morceau déjà créé) et après de trouver quelqu’un qui peut adapter ou proposer une meilleure prod. Quand on a commencé il y a des gens avec qui on travaillait avec L’œil du laboratoire, des mecs qui faisaient des clips, des prods, avec qui on avait plus ou moins des affinités, et certains nous envoyaient des prod parmi lesquelles on piochait ensuite pour nos morceaux. Mais là on a vraiment trouvé un gars qui je pense a bien cerné ce qu’on avait envie de développer pour l’album et on a décidé de tout faire avec lui.

Loxley : On se surprend aussi beaucoup nous-mêmes à essayer d’autres choses, on n’est pas seulement en terrain connu, c’est intéressant pour nous aussi. Forcément ça nous pousse à faire de nouvelles rencontres.

LN : Et comment vous vous définissez ?  Chanteurs, Rappeurs, artistes, …

Loxley : Des mecs sympas

(Rires)

Loxley : En fait j’ai une tirade là-dessus si je peux me permettre.

Swing : Attends j’aimerais dire un truc avant. Quand t’écoute le titre des albums qu’on sort, tu vois qu’on est un peu des voyageurs (cf leur LP Odyssée) , on aime s’essayer à de nouvelles choses, de profiter d’être un groupe et de le vivre ensemble.

Loxley : Je pense qu’aujourd’hui on vit dans une certaine époque et le fait de se définir soi-même comme artiste c’est très difficile, on a tous des responsabilités financières et aucun d’entre nous (à Bruxelles) ne vit de ce que l’on fait, mais pour soi-même le fait de se considérer comme artiste c’est quelque chose de déterminant et de pas forcément facile à porter. Mais t’es comme tout le monde, tu paies des factures, … C’est un énorme pas de se dire un jour « non seulement je vais en vivre mais surtout c’est pour ça que je suis fait ». Et même si le rap c’est un truc qui reste encore perçu comme très récréatif, beaucoup d’artistes à Bruxelles commencent à assumer le fait qu’être rappeur c’est un métier, c’est être un artiste.

Primero : Au niveau du rap, on n’a pas fait d’études pour ça, on n’a pas fait le conservatoire mais finalement on l’a développé et on a réussi à le professionnaliser. Cependant le fait de pas avoir été scolarisé fait que la transition vers « je suis un artiste, c’est ce que je fais » est moins évidente.

Swing : Quelque part quand tu vas au conservatoire ou dans une école, tu as la société qui t’épaule, alors que quand tu commences à écrire seul dans ta chambre, que t’es rappeur, c’est moins clair.

Loxley: Même nous, à part Primero ici qui a fait de la batterie, on n’a pas fait de musique ou de solfège et c’est le cas de beaucoup de rappeurs, c’est comme inscrit dans la culture hip-hop, à tel point que lorsque Booba fait un featuring avec un mec qui joue d’un instrument tu le sens tout de suite. Évidemment on a écouté beaucoup de jazz, de soul, de rnb mais on n’a pas cette approche de la musique, c’est beaucoup plus instinctif.

Primero : C’est dur de parfois être pris au sérieux, genre quand on te demande ce que tu fais en dehors du travail et que tu dis « je fais du rap », les gens ne vont pas envisager que c’est quelque chose de sérieux, que tu voyages avec.

Loxley : Jeanjass me racontait une anecdote y a pas longtemps, y a un mec du pole emploi qui lui a dit « ouais j’ai un pote qui tient un bar si tu veux faire un concert un soir » (rires) les gens n’estiment pas qu’on puisse jouer du rap sur des grands festivals, qu’on puisse être connus et reconnus.

LN : Sinon est-ce qu’il y a un dernier son que vous avez bien kiffé ? 

Félé flingue : Projet du 77.

LN : Est-ce que vous trouvez que le rap c’est un truc de mec ? 

Swing : Si tu veux dire par là qu’il y a beaucoup plus de mecs qui en font bah ouais c’est vrai.

Félé flingue : Il y a beaucoup de femmes qui écrivent du rap et qui le chantent aussi.

Primero : C’est vrai qu’il y a un côté street – bonhomme dans le rap et c’est pas forcément facile de garder sa féminité pour des femmes qui rappent.

Swing : Mais quand même, le fait que le rap soit devenu beaucoup plus musical a laissé la porte ouverte à des nouveaux styles de rappeurs et rappeuses et c’est aussi pour ça qu’il y a beaucoup plus de femmes qui peuvent s’imposer dans le rap.

Primero : Clin d’œil pour Coely qui vient de chez nous elle est géniale.

LN : Merci beaucoup pour cette interview ! 

Merci merci

Lola & Etienne B.

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