Interview : Le Magazine Club, Peo Watson et la scène lilloise

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Pour le premier entretien de l’année, nous sommes reçus par Péo Watson le directeur artistique du Magazine Club. Entretien dans lequel nous avons parlé du Magazine Club, de son travail, de la scène locale et de la fête en générale !

Avant tout, tu es le directeur artistique du Magazine Club : dis nous en quoi ça consiste

On a un graphiste très talentueux qui s’occupe de toute la partie visuelle, donc le vrai DA graphique c’est lui, c’est Pierrick. Mon rôle, c’est la programmation musicale avant tout, puis chapoter toute la communication.

Comment ça se passe alors pour booker ?

Tous les artistes ont des agents. Ces agents nous démarchent, et réciproquement.

Maintenant dis nous comment le Magazine Club a vu le jour ?

Suite à ma collaboration de longue date avec mes amis et associés Paulo & Darius. On a organisé beaucoup de soirées en Belgique ensemble fin 90’s / début 2000. Puis en 2006, ils ont ouvert le Supermarket* à Lille, club underground de 200 places dans une cave sombre, décorée avec trois bouts de ficelle, dans lequel ils m’ont proposé le poste de DA. Le succès du Supermarket nous a donné envie de grandir.

L’opportunité de s’installer au 84 rue de Trévise s’est présentée, ou plutôt on l’a forcé un peu.

C’était une vieille discothèque abandonnée depuis plus de deux ans, et complètement délabrée. On a donc débarqué avec nos potes architectes flamands (ils sont de Gand), qui sont les mêmes qui ont conçu notre restaurant le Mother, à qui on a donné un cahier des charges relativement ouvert pour les laisser s’exprimer. La suite, vous la connaissez.

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Dès le début ça a bien marché ?

Oui, tout ce qui est nouveau fonctionne toujours bien à Lille ! On avait d’ailleurs prévu de ne pas faire de programmation la première année, on savait que ça tournerait tout seul.

Comment est-ce que vous avez fait évoluer le club ? Est-ce qu’au départ c’était plus difficile de booker des artistes ?

La première année on avait décidé volontairement de ne pas programmer d’artistes. On tournait avec des résidents qui venaient de Londres, de Paris, Bruxelles, de Gand, comme Justin Robertson, Jean Nipon, Mugwump, ou One Man Party, le batteur des Soulwax. Tous sont de bonnes connaissances avec qui on avait déjà bossé au Supermarket, et avec qui l’entente humaine était parfaite. Je connaissais aussi leur vraies caractéristiques de dj’s, tous avaient déjà la notion de résidence en Club, qui est un métier très particulier, qui demande parfois des concessions, et tous savaient le faire à la perfection.

Puis, à partir de la deuxième année on a commencé à programmer.

Pourquoi ce changement ?

C’était prévu. Tout était planifié. On sait qu’un club connaît des cycles. Tu es à la mode un jour, le lendemain tu ne l’es plus, puis ça revient : tout ça est normal.

Commencer une vraie programmation lors de la deuxième saison, c’était donner une nouvelle impulsion au club.

À partir de ce moment là vous avez cherché à programmer de grosses têtes d’affiche* ?

Pas exclusivement. Ramener surtout des noms importants de la musique électronique qui n’avait jamais ou rarement mis les pieds à Lille, c’est plutôt ça l’idée. J’ai bien conscience que ce que la majorité des lillois attendent c’est d’avoir sans cesse des nouveaux noms. Ils aiment la nouveauté, et c’est très bien comme ça. Maintenant, il y a aussi des artistes qui se renouvellent très bien, qui sont en perpétuelle mutation artistique, et ça peut justifier qu’ils reviennent chez nous chaque saison, mais jamais 2 fois dans la même année.

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Dis moi alors, il n’y a pas quelque chose de plus agréable quand tu bookes à faire découvrir des artistes peu ou pas connus ?

On a commencé à faire des soirées ponctuelles entre 1997 et 2006. Puis de 2006 à 2010, on a fait tourner le Supermarket. Ça fait maintenant 18 ans qu’on fait ce métier là. Programmer des artistes peu connus, en devenir, dans un petit club, ou sur des évènements ponctuels, je l’ai fait pendant quinze ans, parce que les infrastructures dans lesquelles j’évoluais s’y prêtaient, et c’était vraiment cool, effectivement.

Aujourd’hui on a décidé de grandir, il faut donc l’assumer. La suite logique était de programmer des artistes plus réputés. Les deux sont agréables.

Du coup, c’est plus facile maintenant qu’il y a déjà eu des grands noms au Mag pour booker des artistes à forte notoriété ?

C’est avant tout un rapport avec les agents. Moi je travaille avec eux depuis 2005 (N.D.A: il s’agit du début du Supermarket), voir même avant. Dans une agence de booking, il y a entre 10 et 50 artistes. Sur tous ces artistes, il n’y en a souvent que trois ou quatre qui sont vraiment réputés, qui sont des têtes d’affiche. Les autres sont en développement, du moins sur la France. Ce sont ces artistes là que je programmais au Supermarket. Je travaillais déjà avec ces agences là mais sur leurs « plus petits artistes ».

Lorsqu’on a ouvert le Magazine c’était toujours les mêmes agents, les mêmes interlocuteurs, avec qui je bossais depuis longtemps. Je leur ai juste dit que j’avais un nouveau projet, et que j’avais besoin désormais de leurs headliners.

Ils connaissaient déjà nos méthodes de travail, notre intérêt pour la musique. C’est donc naturellement qu’ils nous les ont vendu, et continuent aujourd’hui à nous les vendre ou proposer.

Vous n’avez pas peur qu’une boîte arrive avec des moyens suffisants pour booker de grands noms vous fasse une concurrence ?

Non, je trouve que la concurrence est saine. On a notre direction artistique, une idée très précise de ce que l’on veut faire. Lille est une ville suffisamment grande pour qu’il y ait de la place pour que tout le monde s’exprime. Il y a déjà beaucoup de soirées, de concerts, de festivals et d’évènements ponctuels en réalité. Et puis, il ne faut pas oublier qu’à l’époque où le Magazine a ouvert, en 2010, il y avait déjà de la concurrence, avec le Kiosk et l’Etik : il y avait 3 clubs electro à Lille !

La concurrence ne nous fait pas peur, non pas par prétention, mais par philosophie, c’est toujours mieux quand le public a le choix.

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Musicalement, est-ce que vous allez profiter de votre notoriété acquise pour promouvoir de jeunes artistes lillois ?

C’est ce qui est en train de se passer cette année pour notre 6ème saison. On programme des plateaux entiers autour des headliners, où les locaux les plus actifs et talentueux peuvent s’exprimer.

Pourquoi ce changement de politique ?

Ce n’est pas tout à fait un changement de politique, en réalité la scène locale a toujours eu une place au Magazine. On a juste travaillé sur des résidences plus restreintes pendant quasiment quatre ans avec des collaborateurs variés qui sont aussi de vrais professionnels, et qui connaissent parfaitement ce métier : Art Point M, Fred Hush, Mainro, Matthus Raman, Faraï, Cimaï, Johan, So Tasty, Will Turner, Storm, Miss Gwen, Messaline Lopez – et quelques autres – pour maintenir aussi la notion de club.

Cette année, on a envie de gérer la programmation différemment, plutôt comme une salle de concert avec de vrais plateaux qui changent d’un week-end à l’autre. C’était le bon moment pour le faire. Mais tous les anciens vont continuer à venir jouer chez nous quand même.

Qu’est-ce qui change entre jouer en open air et jouer en club ?

La clientèle n’est pas la même. Quand tu vas dans un open air ou un festival c’est une clientèle plutôt acquise, qui vient pour la musique. Un club c’est aussi une clientèle d’habitués ou une clientèle de passage. Il ne faut pas croire que toutes les personnes ne viennent en club que pour les Dj’s. Jouer en Club demande donc parfois des concessions qui sont moins nécessaire sur des events plus ponctuels comme les open-air, où chacun joue ce qu’il veut plus librement.

Petite parenthèse, il ne faut pas oublier, que la « Culture Club » au départ, se constitue de passionnés de la fête, qui viennent pour une atmosphère et une musique jouée par des anonymes qui font de fines concessions pour fédérer un maximum.

Venir en club pour écouter un dj précis, c’est relativement récent dans l’histoire du clubbing, c’est apparu il y a à peine une petite quinzaine d’année d’année.

Quand j’avais 18 ans on allait écouter de la bonne musique à Gand, Anvers ou Bruxelles dans des clubs qui avaient des supers residents, et où il n’y avait pas souvent de guests.

J’ai le sentiment d’une uniformisation de la musique électronique

C’est le public qui choisit. Il y a des mouvements, ça aussi c’est cyclique. On a eu la New-Beat à la fin des années 80’s, la House au milieu des années 90’s, la génération « Justice » des années 2000, là c’est au (re)tour de la Techno, et ça va encore bientôt changer.

Mais il continu de se passer beaucoup de choses sur d’autres scènes électroniques. C’est juste moins médiatisé selon les périodes.

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Tu en penses quoi de la scène locale que vous allez mettre en avant cette année ?

Il y a plein de jeunes – et de moins jeunes d’ailleurs – qui se bougent pour faire de bons événements, il y a de bons dj’s également. C’est une scène qui est très active, qui n’a rien à envier à ce qui se passe dans d’autres villes de Province. Je trouve qu’on est plutôt bien servi et qu’il faut que ça continue comme ça le plus longtemps possible.

Tu as senti une différence ou la scène a toujours été très active ?

Je viens de cette scène, je viens du milieu associatif. J’ai créé en 1997 une association qui s’appelait les « Spacepigs ». On organisait nos propres évènements, on avait nos émissions radios,… Déjà à l’époque on n’était pas les seuls, il y avait d’autres crew comme RIF ou Waz Records. On s’est institutionnalisé et professionnalisé au fil des années.

Certains collectifs d’aujourd’hui assureront la relève d’ici quelques années à leur tour. La scène a toujours été très active à Lille. Il n’y en a ni plus, ni moins qu’avant. Ce n’est juste plus la même musique, ni la même manière de travailler.

On était tout le temps en train de coller des affiches, distribuer des flyers, de tchatcher dans les radios, on était sur le terrain non-stop. Maintenant ça a changé : Avant, il fallait être un mois durant, dans les restaurants, les bars, les shops et les radios pour promotionner ta soirée, maintenant il faut rester une heure derrière ton ordinateur, c’est cool !

 Est-ce que tu considères qu’il y a une volonté des pouvoirs publics de sur-contrôler le monde de la nuit à Lille ?

Tout ça se joue au national. Les discothèques sont régies par les lois nationales, les municipalités ont peu de marge de manœuvre en réalité sur les discothèques, contrairement au régime des bars, où les villes font la pluie et le beau temps.

Nos rapports avec la Ville de Lille sont bons. C’est une Ville qui se bouge beaucoup pour la Culture, et c’est appréciable.

Mais si tu décides de faire des affaires dans le monde de la nuit en France, tu t’exposes malheureusement à des jugements administratifs très partiaux, auquel tu n’es pas confronté dans d’autres activités, ou dans d’autres pays. Ne nous cachons pas, l’administration française n’aime pas le monde de la nuit. C’est partout pareil en France.

C’est tout de même moins hostile chez nos voisins belges, ou aux Pays-bas, quoi qu’on en dise.

Je ne parle même pas de Berlin où le Maire a déclaré avant l’été que  son objectif était que « Berlin reste palpitant et sauvage », en annonçant que la priorité était donnée au Clubs, pas aux voisins, dans la limite du respect, bien entendu.

Si tu entends une déclaration pareil en provenance d’un Maire français, ça vient forcément du Gorafi.

La vie nocturne lilloise pourrait être une de ses forces, c’est une ville étudiante, un carrefour européen, c’est dommage que l’administration ne soutienne pas plus des projets comme le votre etc…

Le principal défaut de Lille c’est d’être en France.

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Au niveau du public tu sens un changement également ?

Bien sur, quand tu tiens des clubs pendants 10 ans, et que tu organises des soirées depuis 18 ans, tu vois défiler quelques générations. La manière de faire la fête a changé avec le rapport à la musique.

C’est-à-dire ?

C’est-à-dire qu’avant, comme je l’ai déjà dit, les gens venaient en Club pour partager un moment, échanger, communier ensemble sur une musique, sans se soucier d’un « line-up ».

Aujourd’hui, c’est différent, ils viennent écouter un guest. Ça me paraît un peu plus individualiste qu’avant. Mais pourquoi pas, tant que tout le monde s’amuse. Ce n’est ni mieux, ni moins bien, c’est juste différent.

Le public lillois, pour sa part, reste un excellent public au fil des générations. En tant que dj c’est agréable d’avoir un dancefloor réceptif. Et c’est systématiquement le cas au Mag. Le public lillois est un bon public.

Pour conclure, tu peux nous dire sur quels projets vous travaillez ? Est-ce que vous avez déjà songé à faire un label ?

Avant tout on veut faire une belle programmation variée au Club, et développer nos restaurants. On a songé à un label en 2008, mais on n’avait pas le temps. Aujourd’hui on a décidé de se diversifier avec la restauration. On veut surtout bien s’occuper de nos deux établissements, c’est notre priorité.

D’un point de vue plus personnel, je collabore depuis cette année au développement du Family N.A.M.E, le label du N.A.M.E Festival, qui était en friche depuis quelques années, faute de temps.

L’équipe d’Art Point M a décidé cette année d’insuffler un second souffle au label et m’a proposé de bosser dessus avec eux. J’ai tout de suite accepté !

Je passe également beaucoup de temps en studio. Il y a plusieurs tracks qui doivent arriver dont le « Talk For A Minute » produit avec mon pote Mainro, qui sortira fin octobre / début novembre.

Et puis je bosse sur le management des You Man, qui sont en train de monter, et qui ont beaucoup de talent. Le développement d’un groupe est un boulot qui me plait beaucoup aussi.

Et faire un événement ponctuel ?

(Petite hésitation) On est en train de bosser sur la création d’un festival en Belgique, chez les flamands précisément, avec nos amis d’Art Point M, et le local de l’étape : Fred Hush.

A suivre…

* Supermarket était l’ancien club des patrons du Magazine Club, un petit club d’une capacité de 200 personnes, rue de Wazemmes à Lille.

*L’Etik était une boîte techno qui programmait des artistes comme Dave Clark ou Len Faki, située à la place du Mother.

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