Interview : General Elektriks

General Elektriks © Jeremy Toix
General Elektriks © Jeremy Toix

General Elektriks nous avaient fait bouger en novembre dernier lors de la soirée rock du festival caritatif Le Père Noël Est-Il Un Rocker ?. On a eu l’occasion de discuter avec le fondateur et claviériste du groupe, Hervé Salters de ses projets, de Berlin et de sa passion pour les vieux claviers.

Pour les gens qui ne te connaissent pas trop, tu as plein de projets, est-ce que tu peux nous en parler rapidement ?

Pour faire un peu le tour de mes collaborations, j’en ai fait beaucoup, notamment aux Etats-Unis. J’ai beaucoup bossé avec un groupe qui s’appelle Blackalicious, un groupe de hip-hop de la région de San Francisco. Ils font partie des gens qui ont lancé le collectif Quannum Projects, qui est le collectif dont fait partie DJ Shadow, Lyrics Born, etc. Et puis dans le cadre de ce collectif j’ai aussi rencontré un gars qui s’appelle Pigeon John, qui est un mec de Los Angeles dont j’ai réalisé deux disques. J’ai monté un trio pop-funk qui s’appelle Honeycut avec deux mecs de San Francisco. Et puis plus récemment j’ai fait un truc qui s’appelle Burning House avec Chief Xcel, qui est le DJ/producteur de Blackalicious justement, qui est sorti il y a trois ans.

Dernièrement j’ai moins fait de side projects ou de collaborations, parce que je voulais plus me consacrer à General Elektriks. Mais c’est vrai que par le passé j’ai fait beaucoup ça, il y avait une espèce d’effet ping pong entre un album GE, et puis après la tournée je passais à autre chose, soit Honeycut, soit Burning House. Là récemment j’ai co-réalisé un album de Céu qui est une chanteuse brésilienne. Mais cette fois-ci j’ai décidé de ne pas faire ça, j’ai refusé différentes collabs depuis quelques mois, justement pour profiter de cette tournée. Et puis j’ai eu des idées pour le prochain General Elektriks, qui sont déjà bien avancées, donc je me suis dit que j’allais tracer là-dedans plutôt que de m’éparpiller.

Donc on peut s’attendre à plus de GE dans l’avenir ?

En tout cas pour le présent c’est ce qu’il se passe. Je fonctionne beaucoup à l’envie, donc je fais ce qui me vient au moment où ça me vient. Là ce qui m’est venu c’est des nouveaux morceaux pour Général Elektriks, et l’envie de plus profiter de cette tournée. On s’était arrêté avec GE en 2012, après la tournée de Parker Street, l’album d’avant, donc il s’est passé quatre bonnes années avant de ré-attaquer. C’était je pense un bon break pour tout le monde au sein du groupe live – je fais les disques seuls – ça a donné l’occasion à tout le monde de faire d’autres choses, et ensuite ça a donné à chacun l’occasion de réfléchir à pourquoi ils revenaient faire du GE. Et je pense qu’on est tous revenus parce qu’on avait juste envie d’être tous ensemble et de s’éclater encore de nouveau.

À la Nordisque on aime beaucoup la musique électronique, est-ce que tu en écoutes un peu ?

J’écoute pas énormément d’électro à la maison, j’en écoute un peu. Récemment j’ai écouté le dernier disque de Flume, je trouve ce gars très très doué. Sinon Four Tet j’aime beaucoup aussi. J’entends des sonorités, j’entends des choses sortir de l’autoradio et ça m’inspire, mais ça n’est pas la musique vers laquelle je vais à la maison. Par contre quand on va danser avec Sarah, ma femme, Berlin c’est fantastique pour ça. Il y a des DJs de techno minimale qui sont vraiment déments, qui te font vraiment partir avec ça. Et je pensais pas un jour dire ça, moi j’aime danser sur le funk des années 1960-1970. De ce point de vue là, j’ai vraiment été conquis. Et c’est super, c’est toujours bien d’être surpris.

En fait, les productions modernes qui m’inspirent le plus, c’est pas vraiment dans l’électro que je l’entends moi, c’est plus dans le hip-hop. Kendrick Lamar par exemple, ou plus récemment, un mec qui s’appelle Isaiah Rashad, que je trouve super classe, ce qu’à fait Thundercat, ce genre de choses. En fait il y a plein de choses extrêmement bonnes qui se font de nos jours, il faut juste savoir se laisser prendre par tout ça, même quand on est un peu plus âgé, c’est mon cas, j’ai quarante-six ans, donc ça fait longtemps que la musique c’est plus neuf pour moi. Mais j’ai pas envie de devenir un vieux con, donc c’est important de se laisser surprendre par les nouvelles choses, même si c’est pas ma langue a priori. Et moi j’y arrive à travers le hip-hop.

Est-ce que l’on peut s’attendre à de nouvelles collaborations avec des artistes de hip-hop américain ?

Peut-être que je referai ça oui. Pour l’instant sur le nouveau disque il n’y a pas de ça, mais oui ça serait un plaisir de faire ça plus souvent.

Vous êtes venus à Lille en mars 2016, avec Guts, puis en novembre dernier pour le Père Noël Est-Il Un Rocker. Vous aimez venir jouer à Lille  ?

C’est toujours un plaisir de venir à Lille, le public est super ici ! Les gens savent faire la fête. Et puis il y a pas mal de gens qui connaissent ce projet depuis les années donc on retrouve des gens qui connaissent bien ce que l’on fait. Ça donne un vrai échange, et puis ça donne ce qui s’est passé ce soir, où nous on lance quelque chose, puis le public nous renvoie quelque chose et on se porte tous, et ça donne un moment un peu exponentiel, qui est super agréable aussi bien – je pense – pour le public que pour nous en fait.

Tu as 46 ans, tu fais de la musique depuis longtemps, à partir de quel moment dans ta vie tu t’es dis “C’est ça que je veux faire” ?

Très tôt. J’ai commencé le piano à 8 ans, et j’ai commencé à m’éclater vraiment vers 10 ans, quand j’ai découvert le jazz, le boogie. J’ai commencé à jouer en groupe à 13 ans. J’ai fait mon premier concert à Londres, j’habitais là-bas à l’époque, à l’âge de 15 ans, dans un pub à Clapham Junction, je m’en souviens. Et puis après c’était parti, je savais que c’était ça que je voulais faire. Mais j’ai quand même fait des études, de droit international bizarrement, à la Sorbonne, et puis j’ai arrêté quand j’avais 20 ans, j’avais juste fait (le truc que tu fais en trois ans là…) la licence. C’était à moitié pour mes parents, je savais que ça leur faisait plaisir que je décroche un diplôme avant de me lancer dans la musique.

Et tes parents, ils étaient plutôt pour ?

Ah ils m’ont complètement soutenu oui. Ils sont très fans d’art en général, et puis ils nous ont sortis, moi et mes frères, dès notre plus jeune âge pour aller voir des expos, des concerts, etc. Je ne serais pas artiste si mes parents ne nous avaient pas sortis comme ça, nous avaient pas soutenus de cette manière-là, au contraire. Ni ma mère, ni mon père ne sont musiciens, par contre ils ont des amis musiciens, et ça a eu un impact aussi. C’est juste des mélomanes quoi, ils ont beaucoup écouté de musique à la maison, aussi bien du jazz ou de l’afrobeat. Je me souviens de mon père me ramenant Expensive Shit de Fela [Kuti] d’un voyage d’affaires en Afrique, ça m’avait complètement ouvert l’esprit ! Et ça reste mon disque préféré de Fela d’ailleurs.

Pour revenir sur Berlin, c’est une ville qu’on adore, on voulait savoir quel est l’endroit où tu aimes particulièrement aller ?

Et bien on habite à Neukölln, juste à côté du Tempelhof. C’est un vieil aéroport qui est au sud du centre-ville, et qui depuis 2008 a été ouvert au public et est devenu un parc. Il y a pas un seul arbre, et puis il y a les deux pistes de décollage, il y a des gens qui font du roller, du skate, etc. C’est un endroit incroyable parce qu’il n’y a pas d’arbres, et ça fait la taille de Central Park, t’as un horizon en pleine ville. Moi j’ai mon studio qui est juste à côté, à 50 mètres, donc dès que j’ai besoin de prendre un break, je vais me balader sur le Tempelhof. C’est un super lieu. Surtout pour le coucher de soleil ! Les gens viennent de toute la ville pour regarder le coucher de soleil, t’as l’impression d’être à la plage.

Et pour sortir, avec ta femme, est-ce que t’as des lieux que tu aimes particulièrement ?

Il y a un endroit qu’on aime bien, c’est le Club der Visionäre, qui est très sympa parce que tu peux danser si tu veux, avec le tout petit dancefloor, ou tu peux juste boire des coups. Il y a un côté guinguette techno qui est super marrant je trouve. Après, pour danser vraiment, on va au Watergate, c’est plutôt chouette, il y a des bons DJs qui passent. Je suis jamais allé au Berghain, j’y ai pas encore mis les pieds. On était allé aussi – c’est dommage, ça n’existe plus – le Kater Holzig, très cool. C’est ça aussi le truc avec Berlin, ça a un côté très éphémère, souvent ça se monte parce qu’il y a un lieu qui est en attente, qui est à moitié en défrichage, et qui va être récupéré par un promoteur, mais trois ans plus tard, donc les mecs sont très actifs, font quelque chose pendant trois ans, et puis après ça disparaît. Ils ont bougé les gars de Kater Holzig, ils sont de l’autre côté du fleuve maintenant. Il y a aussi plein de petits bars super sympas. Et puis il y a ce rooftop, Klunkerkranich: c’est le dernier étage d’un centre commercial dans Neukölln, qui s’appelle le Neukölln Arcaden, qui a été transformé en bar extérieur, donc tu as une vue sur Berlin à 360. Très agréable.

Ce qui est très marquant dans vos lives, c’est la différence assez frappante entre chaque musicien, vous avez tous des personnalités musicales assez fortes. Comment vous vous êtes tous rencontrés ?

J’ai fait appel à eux, tout simplement. À la base, c’est plus un projet solo, discographiquement parlant. C’est au moment de monter sur scène que j’ai fait appel à eux. En 2003 c’était pas tout ces gars-là. Il y avait déjà Jessie Chaton, à la basse/synthé, sur une partie de la tournée de 2004-2005. Jordan aussi, à la MPC, nous a rejoint sur quelques concerts, mais sinon c’était d’autres gens. Mais depuis 2009, depuis le deuxième album, Good City For Dreamers, c’est la même équipe. J’ai refait appel à Jessie parce que c’est quelqu’un que je connais depuis très longtemps, et puis c’est quelqu’un qui a une super esthétique sur scène et dans ce qu’il apporte musicalement. Il est peut-être pas aussi technique sur son instrument que quelqu’un comme Touski [Norbert Lucarain] au vibraphone et à la batterie, mais il apporte justement quelque chose de bien rock’n’roll que j’aime beaucoup. Eric [Starczan], le guitariste, m’a été présenté par un ami guitariste qui s’appelle Sébastien Martel, qui avait commencé la tournée de Good City For Dreamers, mais qui ne pourrait tout faire jusqu’au bout. Moi je voulais vraiment d’un groupe où tout le monde est là tout le temps, je voulais pas des remplaçants. Donc c’est lui qui m’a présenté Eric, et ça a collé tout de suite. J’ai fait appel à Touski parce que sur Good City j’avais mis des arrangements de cordes et de cuivres sur certains morceaux et donc je voulais pouvoir retrouver cette sophistication sur scène, mais sans avoir des cordes et des cuivres. Je voulais pas non plus qu’on utilise des samples de cordes ou de cuivres – il y a quelques morceaux où on le fait – je préférais qu’on rejoue ces lignes de cordes et de cuivres sur un autre instrument, qui évoque la même sophistication. C’est pour ça que j’ai pensé à lui, puisqu’on se connaissait depuis les années 1990, il faisait partie du Julien Lourau Groove Gang quand moi j’étais dans Vercoquin. Et comme il fait aussi de la batterie, ça me permettait d’avoir deux batteurs selon les morceaux. Jordan Dalrymple pour le coup je l’ai rencontré à San Francisco, on a joué dans différentes formations là-bas. Il a cette particularité d’être un excellent batteur et de pouvoir aussi jouer en live de la MPC (sampleur boite à rythme). Généralement ça s’utilise plus pour programmer que pour jouer en live, mais lui peut le faire. Ça nous permet de déclencher des sons qui viennent du disque – les sons des voix d’enfants sur “Helicopter” par exemple, ou le sifflement sur “Raid the Radio” – qui ont été au préalables découpés et enregistrés dans le sampleur, sans être esclaves d’un tempo ou d’un rythme particulier. Ça permet d’avoir un concert différent tous les soirs, on est jamais esclaves d’une version. Et j’aime bien cette idée-là. Je pense que c’est important d’utiliser cette arme qui est l’instant présent, et plutôt que d’essayer de le contrôler, d’utiliser l’énergie du moment pour en faire quelque chose d’unique.

Toi-même tu as un style de jeu assez impressionnant, on a parfois l’impression que tu joues ton piano comme un instrument de percussion. Comment tu as développé ce style de jeu ?

C’est un truc qui m’a branché très vite dans le piano en fait, déjà quand j’étais enfant, le côté percussif de l’instrument. D’ailleurs c’est classé comme un des instruments de percussion dans la musique classique. Quand j’ai mis les mains sur le Clavinet C – le clavier rouge que j’utilise – j’ai tout de suite senti que c’était l’instrument pour moi. À la base c’était censé être une sorte de clavecin de salon, donc à l’intérieur il y a des cordes qui sont tapées par la touche, ça créé une vibration, et donc comme tu tapes la corde, il y un côté très percussif, qui se prête vraiment à la syncope, au funk. Du coup j’ai enfoncé encore plus cette porte-là du jeu rythmique. Mais ça dépend vraiment de l’instrument sur lequel je joue, quand je suis sur le Rhodes, qui a un touché plus soft, avec une sonorité plus généreuse, moins tranchante, ça appelle à un jeu plus mélodique par exemple.

Est-ce que tu essaies d’innover dans l’utilisation de tes claviers ? Est-ce qu’il y a un clavier que tu aimerais plus utiliser ?

En tant qu’instrumentiste, je suis attiré par ces vieux claviers – le Rhodes, le Clavinet – parce que mes doigts aiment mieux se poser là-dessus, et parce que j’ai l’impression que quand j’utilise des claviers super modernes, il se passe pas un super truc, alors qu’avec les vieux si. Je ne dis pas que les claviers modernes ne sont pas bien, parce qu’il y a des gens qui font des choses fabuleuses avec ça. Ceci dit, ce que j’essaie de faire, c’est de prendre ces vieux claviers, et de les emmener dans le futur, de les passer par des effets modernes, de les triturer pour faire quelque chose de différent de ce qui a déjà été fait avec. Je ne suis pas passéiste, ça ne m’intéresse pas de reproduire une musique d’antan. J’aime bien faire partie de mon présent.

Merci beaucoup pour cette interview !

Merci à vous, à la prochaine !

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