Interview : Degiheugi

Degiheugi est un beat-maker français. Il s’amuse d’abord avec des platines vinyles mais réalise ses premières productions en collaboration avec des groupes de rap. S’en suit alors pour lui un voyage dans le monde du hip-hop. Toutefois, en 2003, il sort du « hip-hop traditionnel » et se tourne vers « l’abstract hip-hop » qui est un genre musical dont l’objectif est de mettre en avant des DJ et beat-makers qui se détachent du côté lyrique pour produire une musique plus libre et plus riche. On a pu le rencontrer après sa performance au festival Le Père-Noël Est-il Un Rocker ?. On vous laisse découvrir cet artiste passionné.

Deugiheugi

Bonjour Jérôme merci d’être avec nous, on te connait sous ton nom d’artiste Degiheugi. La trip-hop est un style assez flou pour beaucoup de personnes, l’abstract hip-hop encore plus, peux-tu nous expliquer ta musique ?

Pour moi ça reste du hip-hop à la base. Elle [la musique] est en grande partie influencée par le hip-hop donc tout le rap des années 90-2000 et après j’ai mis ça à ma sauce avec les inspirations diverses que j’ai eues. C’est un mélange de tout ça, une espèce de patchwork de musique d’Afrique, brésilienne, un peu de hip-hop, un peu de trip-hop. En bref, c’est tout ce que j’ai écouté au cours de ma vie qui a fabriqué cette musique. Alors de là à sonner un style, y’en a qui disent abstract hip-hop, je trouve que le nom est aussi abstrait que la musique, ça ne veut un peu rien dire. C’est de la musique qui est surtout instrumentale que je fais, où il y a une rythmique qui reste hip-hop et à laquelle j’apporte mes influences.

Et quelles sont tes influences ?

J’ai beaucoup écouté toute la scène hip-hop des années 90-2000, le Wu-Tang, Madlib, un peu tout ça. Maintenant, beaucoup de musiques brésiliennes, africaines, chansons françaises. J’écoute vraiment un peu de tout et du coup je pense que ça se ressent dans ma musique enfin je ne me mets pas de barrières à me dire faut que je reste dans un style particulier. Si j’ai envie de mettre un sample brésilien dans ma musique je vais le mettre et je ne vais pas me poser plus de questions.

On entend vraiment beaucoup d’influences dans tes musiques, comment tu fais pour arriver à concilier tous ces styles musicaux ? Tu réfléchis à la manière de mélanger ou ça se fait au feeling ?

Non, surtout au feeling en fait. Quand je compose un morceau j’ai déjà une idée. Je pars souvent d’un tout petit sample. Après le but c’est de trouver les textures et les éléments qui vont me permettre de construire ce morceau comme je l’ai déjà imaginé dans ma tête. C’est pour cela que ça peut m’arriver sur un rythme assez jazz de me dire tiens là je pourrais faire quelque chose d’un peu brésilien et je vais essayer de trouver le sample correspondant à ce que je veux et si je ne le trouve pas je vais le faire jouer mais c’est un peu plus rare.

Est-ce que pour toi c’est un jeu que tu fais quand tu prends plusieurs samples ? Est-ce qu’il y a de l’amusement ?

J’ai du mal à me considérer comme musicien. Quand je compose j’ai vraiment l’impression de faire du bricolage en fait, de prendre des petits éléments à droite à gauche et me dire celui-là je vais le placer là. Je suis incapable de prendre un violon et de faire un truc correct pareil pour la guitare. Par contre dans ma tête, j’ai exactement ce que je veux comme morceau et je contourne ça en prenant des textures, des échantillons à droite et à gauche et du coup j’ai vraiment l’impression de bricoler. C’est un super jeu, c’est un puzzle musical géant parce qu’en fait il n’y a pas de limites.

Comment trouves-tu tes sons ?

3 sources : le hasard des brocantes ou dans des shops de vinyles. Je prends au hasard sans me soucier des noms que j’ai en référence. Youtube et Spotify et à force d’aller dans les méandres des algorithmes on tombe sur un son complètement inattendu et on dit « Ah c’est bien ça, ça date de quelle époque et si je pouvais le sampler ? ».

Lorsqu’on entend certaines paroles de tes sons on s’est demandé de quelle manière tu les sélectionnes ?

En général quand je commence à composer un morceau je sais déjà ce que j’ai envie de raconter dans ce morceau puisque pour moi la musique instrumentale je trouve ça bien d’essayer d’envoyer un message quel qu’il soit. Parfois, je me suis rendu compte que j’essayais d’envoyer un message et qu’en fait le public s’appropriait le truc et inventait un tout nouveau message mais tant mieux tant qu’il y a quelque chose qui se passe, tout va bien. Quand je sélectionne des paroles c’est que j’ai vraiment envie de raconter une histoire précise et du coup je vais chercher les paroles qui correspondent à ce que j’ai envie de dire donc ça peut prendre énormément de temps. Pour « The L.S.A Theme » par exemple, j’ai dû me taper 20 ou 30 films des années 70 avant de trouver les 30 secondes de dialogue (film EVA, 1960).

Lorsque tu composes est-ce que tu aimes être dans certains endroits particuliers ?

J’aime bien composer dans mon studio. J’ai un petit studio à la maison. Je n’aime pas cette idée de « je vais partir ailleurs et je vais composer ». En fait, y’a des semaines où on a beau se dire je vais composer et en fait y’a rien qui vient donc je n’aime pas cette idée de s’imposer un lieu pour trouver l’inspiration. Par exemple, on m’a dit « le train c’est le meilleur studio du monde », une fois j’ai essayé, je me suis dit ils ont peut-être raison j’étais dans le train je commence à sortir le matériel, mon ordi, de quoi composer et tout. En fait je n’ai rien fait et on me regardait comme un extraterrestre, j’étais super mal à l’aise. J’aime bien être dans ma bulle chez moi et du coup je peux être sur une partie de console, entrain de mater un film et d’un coup je me dis « ah tiens j’ai envie de faire ça » et je vais composer.

A la Nordisque on aime bien faire découvrir de la musique à nos lecteurs, c’est le but du média. Si je te donne des noms d’artistes est-ce que tu peux me dire un de leur morceau que tu aimerais faire partager ? Par exemple, si je te dis J Dilla ?

Alors les titres je suis pas super fan. Par contre l’album Donuts je l’ai saigné comme pas possible. Après pour à peu près tous les beat-makers ça reste une grande influence. J Dilla j’ai vraiment kiffé sur l’album Jaylib qu’ils ont fait avec Madlib. En fait cet album du début à la fin est énorme. C’était le rassemblement de mes deux beat-makers préférés, donc c’était un peu un cadeau de noël. Après Madlib il a fait un album avec Mf Doom qui est mon rappeur préféré donc en général il tape fort.

Y’a quelques productions qui font vraiment penser à Wax Tailor est-ce que t’as un son ?

C’est quelque chose que j’ai beaucoup écouté un peu plus jeune et je pense que c’est quelqu’un qui a apporté tellement à ce mouvement et qui a apporté aussi le truc à un niveau que personne n’avait fait, maintenant y’a Chinese Man et tout mais avant c’était pas le cas. Donc respect au monsieur et en plus ce que j’aime bien chez ce genre d’artiste c’est que même si on ne le connait pas, on lance le morceau et on va se dire « ah c’est Wax Tailor » un peu comme J Dilla ou Madlib. Même des personnes qui ne sont pas connaisseuses vont reconnaitre de suite! Respect pour le monsieur.

Tu viens de sortir votre nouvel album Bagatelle le 20 octobre. Pourquoi Bagatelle et pourquoi cette pochette ?

La pochette est un artiste catalan Dulk qui fait ses dessins sur des immenses façades d’immeuble un peu partout dans le monde. Je suis tombé sur son travail en me baladant sur différents blogs. Je trouvais que ses illustrations collaient parfaitement à ma musique et ça fait deux albums qu’on travaille ensemble.
Pour en revenir au terme « bagatelle », le choix de mon album, en fait c’est parce que moi je vois la musique d’une façon très légère peut-être trop légère selon certains. Pour moi ça reste que de la musique et du coup c’est de l’amusement donc je trouvais le terme « bagatelle » un peu comme ça, la chose un peu superflue et vu que l’album est quand même beaucoup centré sur la relation homme/femme, les situations amoureuses que l’on peut rencontrer au fur et à mesure des morceaux (c’est une histoire). Bagatelle a aussi une connotation sexuelle. J’ai eu le nom de l’album avant de le composer. C’est vraiment dans mon état d’esprit de prendre tout ça avec légèreté. Je trouvais que le mot collait parfaitement.

Justement, tu as déclaré en 2008, que tu ne voulez pas « faire de musique qui rapporte » qu’en est-il aujourd’hui ?

Je n’ai jamais vu ma façon de faire de la musique de façon pécuniaire. Je ne gagnerais pas un rond, je continuerais d’en faire et d’ailleurs c’est pour ça que je travaille à côté car je veux que la musique reste une passion. Après si ça rapporte je suis comme tout le monde je vais pas cracher dessus. Je ne compose jamais en me disant c’est ça qui va marcher c’est ça que le public veut entendre. Je fais de la musique, je fais ce que j’ai envie de faire.

C’est pour ça que tu passes par des sources de crowdfunding pour financer certains de tes albums ?

Pour l’album précédent j’étais passé par un système de crowdfunding. Je trouvais super sympa en fait d’impliquer les gens dans le projet donc j’étais passé par ça. Après pour cet album, je me suis autofinancé car le précédent a bien marché. J’ai refait des préventes car j’aime bien sentir l’implication des gens dans le projet et les impliquer, leur donner un côté exclusif. C’est pour cela que je fais des séries limitées. Le but n’est pas d’en vendre 10000 et de faire plein d’argent. Je veux faire plaisir à ceux qui me suivent depuis longtemps.

Le moment où tu vois plus cette implication c’est durant les lives non ?

J’ai mis longtemps à me mettre au live je suis quelqu’un de très casanier. J’aime bien composer dans mon coin, dans ma bulle et y’a trois ans je me suis confronté au live et effectivement je m’attendais pas à avoir cet échange. Quand on compose tout seul dans son coin bon il y a les albums qui partent, il y a les vues sur Youtube mais ça ne veut rien dire. Quand on se retrouve sur scène et qu’il y a des gens qui viennent vraiment nous voir et partager le moment avec nous et qu’on ressent une espèce d’énergie qui fait des allers-retours pendant une heure le temps du concert on se dit : « ah ouais finalement c’est cool ». Je comprends les gens qui disent on fait de la musique pour faire de la scène. Ce n’est pas mon cas mais je comprends parfaitement ceux qui disent ça.

Est-ce que tu peux nous en dire un peu plus de Endless Smile Records ?

C’est mon label que j’ai créé quand j’ai sorti l’album Endless Smile parce qu’en fait je ne trouvais pas de label qui correspondait à ma vision des choses. Quand on ne trouve pas on est jamais mieux servi que par soi-même. J’ai monté mon label et c’est très bien comme ça.

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