Interview: Cuthead

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La Nordisque: Tu t’es déjà produit lors du LAPS festival au mois de Septembre. Comment considères-tu le public lillois ?

Cuthead: Le public de Lille est vraiment cool! Au LAPS la dernière fois il n’y avait pas trop de monde au début, mais tout d’un coup les gens sont devenus fous.
Personne n’attendait un pote dans un coin pour se mettre à danser, au contraire, tout le monde était à fond dès que j’ai commencé! Un super accueil!

La Nordisque: Quelle est la différence entre les publics français et allemand ?

Cuthead: Ça dépend de la ville dans laquelle on se produit selon moi. À Berlin par exemple, les gens sont plus discrets, ils sont là et écoutent. Ils sont habitués à voir de grandes performances d’artistes venus des quatre coins du monde, donc parfois il est plus difficile de les faire danser.

Dans d’autres villes comme Dresde, dont je suis originaire, les gens sont à fond, dansent beaucoup, et sont moins sceptiques que les berlinois par exemple.

Mais en règle générale, j’ai l’impression que le public français est un peu plus déjanté et plus expressif sur la piste de danse.

La Nordisque: Comme Lille, Dresde n’est pas une grande métropole. L’un des objectifs de la Nordisque est de contribuer à l’amélioration de la vie nocturne de notre ville, ce qui peut être parfois compliqué étant donné le manque de salles et l’organisation administrative. Tu as organisé beaucoup de soirées: comment as-tu réussi ?

Cuthead: Je pense qu’à Lille, ça doit être un peu comme à Dresde. Dresde a environ 500 000 habitants, ce qui est pas mal en réalité. Mais en ce qui concerne la vie nocturne, il n’y a pas grand chose à faire. Ce que je veux dire par là, c’est qu’il y a certes des clubs, mais on ne peut jamais savoir si la soirée sera pleine à craquer ou au contraire déserte. À Dresde on ne sait jamais. C’est toujours un peu risqué et parfois plus compliqué d’organiser des soirées, mais d’un autre côté le public est très reconnaissant si on invite des artistes de renommée mondiale. Les gens viennent à la soirée s’il se passe quelque chose qui sorte de l’ordinaire!

Et surtout à Dresde, il y a une très bonne scène locale, cosy, chaleureuse et familiale, ce qui aide la ville.

La Nordisque: A tes débuts, tu as organisé  des rave hip-hop, c’est dans ce style de musique que tu as grandi ?

Cuthead: Ouais, j’étais un véritable enfant du hip-hop! C’est le premier genre dans lequel je suis entré quand j’étais adolescent. J’étais un mordu de hip-hop! Je n’écoutais rien d’autre! A posteriori je me dis que j’étais peut-être un peu étroit d’esprit. Mais plus tard, en 2008, je suis allée à la Red Bull Music Academy, et là bas j’ai rencontré beaucoup d’artistes aux styles musicaux différents.

Cette expérience m’a un peu ouvert l’esprit. Aussi, j’ai quelques amis qui se sont mis à la House, et qui m’ont fait découvrir de superbes tracks.

Quand j’étais plus jeune, disons en 2003, dès que j’entendais l’expression “house music”, je m’imaginais des costumes blancs, des piscines et Ibiza (rires). J’ignorais juste qu’il existait de la bonne raw et deep house!

La Nordisque: Tu écoutais quoi comme style de hip-hop ?

Cuthead: J’ai grandi avec le hip-hop des années 90’, l’âge d’or du hip-hop en quelque sorte. J’étais un grand fan de ce qui se faisait sur la côte Est, le hip-hop pur et dur, les pulls à capuche et des beats très simplistes. Puis j’ai découvert d’autres styles comme celui de la côte Ouest et je me suis ensuite mis au hip-hop anglais.

La Nordisque: Qu’est-ce que tu écoutes maintenant ? Quels sont les artistes qui t’inspirent? 

Cuthead: J’ai récemment été époustouflé par Chester Watson. Il a cette voix inimitable, très sombre, c’est super cool. J’aime également beaucoup Earl Sweatshirt.

J’adore aussi d’autres artistes hip-hop allemands, notamment à Cologne où une véritable scène s’est développée récemment. Et puis les scènes de Berlin et de Leipzig sont cools, mais également des villes proches de ma ville d’origine. Par exemple, j’adore Hiob et Morllockk Dilemma, je trouve que ce sont d’excellents MCs.

La Nordisque: Quand tu organisais des soirées hip-hop, tu travaillais avec des MCs? 

Cuthead: Oui, bien sûr! On avait un crew et on avait même produit un album de hip-hop juste entre potes, mais ça n’avait pas marché.

On avait essayé de vendre quelques exemplaires lors de jams hip-hop mais nous étions trop timides pour réaliser une véritable promotion et nous avions vendu finalement seulement 30 exemplaires, en grande partie achetée par nos amis. En fait nous avions certains MCs qui venaient à nos soirées, mais nous avions aussi le droit aux performances de nos amis.

La Nordisque: Vous ne faisiez que du hip-hop allemand? 

Cuthead: Une fois, nous avions reçu un MC originaire d’Australie, Nick Knowledge, mais oui les autres étaient tous allemands.

La Nordisque: A l’époque, quand tu organisais des soirées, tu étais souvent confronté à la police. As tu déjà eu de véritables problèmes avec elle ? 

Cuthead: Une fois, c’était plutôt chaud. On avait organisé une soirée, on était 400 à la lisière d’une autoroute. Deux heures après le début de la soirée, la police débarque et nous demande d’arrêter immédiatement.Les gens étaient très en colère et ont fracassé la voiture de police qui était garée en plein milieu de la voie qu’empruntaient les gens pour rentrer chez eux. Certaines personnes ont détruit d’autres voitures. La police nous a pris notre système son et nous a embarqué au poste. C’était effrayant, mais on a de la chance de vivre en démocratie. Ils nous ont redonné notre matos quelques jours plus tard et on a dû payer une amende, mais le montant n’était pas élevé.

La Nordisque: Quand as-tu commencé à produire de la house ? 

Cuthead: Je crois que vers 2006 je me suis intéressé à ce style musical. J’ai démarré en expérimentant avec des break beat, en faisant des sons un peu plus rapides mais toujours breakés. Puis j’ai opté pour une transition plus douce vers la House qui était d’ailleurs plus fondée sur les samples. Du coup on peut dire que j’ai produit ma première track house en 2006.

La Nordisque: Du coup, tu adores l’art du sample. Est ce que tu as toujours travaillé de cette manière là ? 

Cuthead: Oui, je pense que le sample est ma technique principale et je n’ai aucune raison valable de changer! Le sceptre de l’utilisation des samples est si large! On peut soit les utiliser de manière basique comme synthé. Ainsi on peut faire tout ce que l’on veut avec le sample. Ce que je veux dire, c’est que j’utilise les synthétiseurs aussi bien pour les lignes de basse que pour les lead mais je n’utilise pas trop les boîtes à rythme sur ordinateur ou les synthétiseurs modulaires, qui sont selon moi un petit peu ringards.

La Nordisque: Quel est le processus que tu entreprends quand tu recherches un bon sample ? 

Cuthead: Lorsque l’on produit de la musique fondée sur des samples, on ne cesse d’écouter n’importe quel son avec une attention particulière, même lorsque l’on regarde un film. Du coup, quand j’entends une bonne boucle je suis comme ça: “Ohhh, attend, attend, attend! Ça sonne bien”. C’est comme une maladie, on ne peut pas s’en empêcher.

Parfois j’entends un son et je me dis qu’il pourrait être cool à sampler mais une fois que je l’ai fait ça devient nul. Du coup je transforme le sample en quelque chose que je ne voulais pas à l’origine et souvent, c’est la meilleure solution. En réalité, on ne sait jamais, il existe de nombreuses coïncidences et c’est tout simplement un processus d’essais et d’erreurs.

La Nordisque: Tes samples sont souvent extraits de vieux skeuds de Soul et de funk. Comment tu recherches des disques comme ceux là, en allant chez des disquaires ou au contraire en utilisant les solutions digitales qu’Internet propose ? 

Cuthead: Je suis originaire d’Allemagne de l’Est, et quand il s’agit de disques, l’Allemagne de l’Est est assez nulle. Lorsque le mur était encore debout, un label ou deux seulement existaient, contrôlés par le gouvernement, et ils ne vendaient que des grands noms comme les Beatles ou les Rolling Stones. Ils avaient une section jazz également, mais bon… De ce fait en règle générale, quand on se rendait aux puces ou chez le disquaire on trouvait les 50 mêmes disques partout en Allemagne de l’Est. Du coup, quand je voyage dans d’autres villes je vais chez le disquaire, mais en revanche quand je suis de retour à la maison à Dresde, la meilleure solution pour moi est de digguer sur Discogs par exemple.

J’ai samplé beaucoup de sons français, j’adore les bandes-son originales des films français, j’apprécie particulièrement François de Roubaix et Claude Vasori. Les années 70s ont été source de chefs d’oeuvres.

La Nordisque: Comment samples-tu les OST? 

Cuthead: En général on peut trouver des enregistrements avec des original soundtracks ou alors des compilations de musiques de films.

La plupart sont très chers, du coup je suis toujours heureux de trouver des versions piratées de ce que je veux sampler.

La Nordisque : Certains disques ont été samplé des dizaines de fois. Est-ce que tu attaches de l’importance à sampler quelque chose de frais, qui n’a jamais été samplé auparavant ? 

Cuthead: Ca dépend de la boucle. Si la loop a déjà été utilisée j’ai envie de dire qu’elle est déjà prise et que je ne l’utiliserai pas. Mais j’ai samplé pas mal de morceaux dont différentes parties avaient déjà été samplées. Bien sûr qu’il existe des morceaux qui ont été samplé plus d’une cinquantaine de fois mais ça les dessert. Si tu trouves une manière de le faire d’une façon moderne alors OK. C’est toujours cool de trouver quelque chose que personne n’a jamais entendu, mais tu ne sais jamais vraiment si c’est le cas.

La Nordisque: Lors de ton interview au festival Astropolis, tu disais que tu étais inspiré pour produire également de la techno. Où en es-tu de ce projet ? 

Cuthead: À Astropolis je suis allé à une soirée R&S et j’ai vu Paula Temple et Space Dimension Controller. Je n’étais pas à fond dans la techno, comme vous le savez, mais c’était vraiment trop cool. Ca m’est arrivé quelques fois : une fois je suis allé à Paris, Johannes Heil se produisait et je ne m’attendais pas à grand chose parce que je savais qu’il allait faire un set techno. Mais j’y suis allé avec Johannes Albert et on était devenu fou parce que c’était trop de la balle. Un super DJ. Si tu gères les choses correctement, la techno c’est génial.

En fait j’ai envie d’essayer de produire un style de musique qui m’est étranger. Récemment j’ai décidé d’essayer de réaliser l’opposé exact de ce que je fais normalement: pas de sample, pas de funk, pas très groovy, juste de l’industriel et des sonorités sombres. J’ai terminé la track la semaine dernière et je m’apprête à la présenter à d’autres comme je ne suis pas un connaisseur dans la techno. Peut-être que comparé à de la vraie techno c’est pas terrible, mais ce sont mes premiers pas. J’ai également produit des tracks house qui sont un peu plus violentes, on verra.

La Nordisque: En parlant de production, est ce qu’il y a une track que tu adores et que tu aurais voulu produire ?

Cuthead: Il y a beaucoup de tracks qui sont incroyables. Mais en règle générale, les tracks qui hantent mon esprit sont les plus simples! Par exemple c’est le cas de chansons folks, la guitare et les paroles m’envahissant l’esprit. Il y a un album de Jackson C. Frank que j’aime beaucoup, et la face B du vinyle est incroyable, ce disque ne vieillit pas.

En ce qui concerne la House, c’est pareil. Certaines tracks sont très simples, mais tous les éléments sont juste parfaits et géniaux. C’est trop dur de vous en citer une, mais s’il y a une track que je joue à chaque fois, c’est Smoking Beats – Times are Changing. Elle est parfaite selon moi, ligne de basse exceptionnelle, de supers accords, je rêve secrètement de l’avoir produite!

La Nordisque: Est ce que tu aimes collaborer avec des amis ou d’autres artistes ? 

Cuthead: Ouais, on avait réalisé ce projet hip-hop à l’époque avec des potes. Je travaille avec Jakob Korn depuis peu, on a créé un projet commun, Kornhead.

Mais j’ai envie de dire qu’étant donné que je suis un musicien en studio et que je ne joue d’aucun instrument, c’est difficile pour moi de faire des jam sessions avec d’autres artistes. C’est difficile de collaborer avec d’autres personnes quand tu passes la plupart de ton temps en face d’un ordinateur. Cela dit j’adore remixer des tracks. Parfois un pote a une idée et me la dit, m’envoie la track pour que je la change et je lui renvoie; ce qui est en réalité une forme de collaboration quand tu produis de la musique sur ordinateur. Mais jammer ensemble est vraiment difficile, l’un est toujours en train d’attendre l’autre et vice-versa. Je pense préférer travailler seul mais en même temps ça dépend des personnes en question. Je n’ai peut-être pas rencontré la bonne personne à l’heure actuelle. Avec Jakob ça marche plutôt bien mais ça prend beaucoup de temps et nécessite beaucoup d’attente.

La Nordisque: Est ce que tu pourrais collaborer avec un rappeur ? 

Cuthead: Ah ouais, ça pourrait être cool. Mais c’est super difficile de se mettre en contact avec les bons rappeurs. S’ils sont excellents ils ont trop de demandes du coup trop compliqué de se mettre en contact avec eux. Pas mal de gars m’ont demandé s’ils pouvaient utilisé quelques uns de mes beats mais la plupart du temps je ne matche pas avec eux. J’adorerai faire ça, ca serait le feu de collaborer avec un rappeur. Par exemple j’avais envoyé une proposition à Chester Watson mais il ne m’a jamais répondu. C’est assez compliqué parce qu’il est assez célèbre!

La Nordisque: Parlons de vos performances live. Tu changes rythmes et sonorités à une fréquence rapide, ce qui crée une atmosphère particulière. Contrairement à toi, de nombreux autres DJs ou performances live tentent de maintenir le groove à une certaine fréquence. Est ce que tu joues avec ça ? 

Cuthead: Oui! C’est le style dans lequel j’ai grandi. Quand on jouait du hip-hop on changeait de track au bout d’une minute max. Vous savez, je ne prends pas de drogue, du coup je ne me plonge pas dans les tracks hypnotisantes de plus de dix minutes de long. Dans mes lives, je change de track à une fréquence rapide et j’essaye d’introduire de nouveaux éléments à chaque minute.

La Nordisque: Comment tu as fini sur Uncanny Valley et quel style de musique est produit sur le label ?

Cuthead: Le label a été créé par des amis. On était dans des crew différents et un jour ces amis en question ont eu à l’esprit de créer le label, m’ont demandé de leur envoyer certaines prod.

J’étais au courant qu’ils voulaient se focaliser sur de la House, du coup je leur ai envoyé certaines de mes track house.

Le label n’avait pas de ligne de conduite particulière, on pouvait faire ce que l’on voulait, par exemple j’ai produit des track hip-hop sur Uncanny Valley, d’autres potes ont produit des morceaux onduleux aux sonorités 80s, il n’y a pas de restriction, hormis l’EDM qu’on interdit.

La Nordisque: Comment concilies-tu vie personnelle et vie d’artiste qui voyage beaucoup ?

Cuthead: J’ai quitté mon poste il y a un an. J’étais professeur d’histoire-géographie et j’enseignais pour des enfants handicapés qui avaient des problèmes de réussite scolaire.

À cette époque je commençais déjà à partir en tournée le week-end et ça m’a rapidement pris de court. Je ne devais pas perdre une seule seconde le week-end et parfois j’allais directement de l’école à la salle de concert. Après avoir quitté mon poste, je me suis mis en auto-entrepreneur et ça marche plutôt bien. Ca me laisse et du temps pour produire, et pour être avec ma famille.

En même temps, j’essaye de ne pas jouer tous les week-end, ce qui est mieux. A moins d’être l’homme le plus fêtard du monde je pense que ça peut devenir rapidement compliqué. Je pense que si tu repousses tes limites trop longtemps tu ne profites plus de ce que tu fais. Du coup je suis content de moi en ce moment.

La Nordisque: Merci beaucoup!

Cuthead: Merci à vous!

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