Interview : Alex Stevens, programmateur de Dour

Alex Dour

Dès l’arrivée sur le camping du Dour festival, une atmosphère particulière règne entre bonne humeur, impatience d’aller profiter des artistes et énorme envie de faire la fête entre amis. Et entre une organisation millimétrée et une programmation exceptionnelle, la fête fut belle. La Nordisque a eu la chance de rencontrer Alex, l’un des deux programmateurs du festival de Dour et de discuter un peu avec lui.

 

Bonjour Alex, on est très content de t’avoir avec nous. Merci d’avoir accepté notre invitation. Tout d’abord bravo pour le festival, il y a une bonne ambiance et une belle programmation encore cette année, c’est très cool. Pour commencer, on aurait aimé savoir comment tu es arrivé là. Ça fait longtemps que tu travailles pour Dour ou avant tu faisais autre chose ?

Non moi j’ai toujours travaillé pour le festival. Je suis venu ici il y a 20 ans, j’avais 15 ans. J’ai pris le train tout seul avec mon sac à dos, ma tente, et je suis tout de suite tombé amoureux du festival. C’est tout de suite devenu mon festival préféré. C’est celui qui me correspondait le mieux. C’est vrai que quand je raconte l’histoire les gens ne me croient pas, ils pensent que c’est un peu fou mais je savais que c’était ça mon rêve. Je suis complètement fou du festival.

Comme mon père était informaticien j’étais assez doué sur tout ce qui était ordinateur etc. j’ai proposé 3 ans plus tard de m’occuper du site web. Et le fondateur Carlo di Antonio m’a dit : « C’est bon ok, c’est toi ». Donc à partir de 2000 on a lancé le site web, puis on a lancé le forum. Et j’ai commencé à travailler, à programmer un groupe, deux groupes etc. J’ai fini mes études en 2005. Il m’a demandé de venir travailler avec lui à temps plein toute l’année. Il m’a appris à faire la programmation, à négocier les contrats etc. Puis il est parti vers d’autres horizons puisqu’il est maintenant ministre et il a partagé ses responsabilités sur plusieurs personnes dans l’équipe. On est 3-4 à se partager les responsabilités aujourd’hui. Donc voilà 20 ans après on se retrouve ici. Je n’ai que 35 ans, mais j’ai déjà passé la moitié de ma vie ici.

 

Joli parcours. Tu penses quoi de cette année ? C’est une belle édition ?

C’est une belle édition. La programmation est quand même incroyable. La soirée d’hier tu savais pas où aller. Tu as NAS d’un côté, Nina Kraviz de l’autre, puis tu pars, tu te dis que tu vas aller un dernier coup dans le Labo (ndlr : une des sept scènes de Dour), tu tombes sur Palm Trax, et le dj était en train de se défoncer. Puis tu passes au dub et tu vois que là les gens sont tous dingues aussi. On est très contents. Mais on réfléchit beaucoup sur comment on peut améliorer les choses pour l’année prochaine, et y a toujours des petites choses à gauche, à droite. Mais globalement c’est assez fou comme résultat.

 

Du coup pour la programmation vous êtes deux à la faire. Ça se passe comment ? Vous faites tout ensemble ou l’un s’occupe d’un style et l’autre d’un autre ?

En fait quand Carlo est parti pour prendre ses fonctions de ministre je l’ai fait seul pendant 2/3 ans. Et je me suis rendu compte que c’était parfois dur parce que je trouve que c’est dans le débat en essayant de convaincre l’autre que tu arrives à aller au bout de tes choix et de ta réflexion sur un choix artistique. C’est une bonne émulation pour améliorer la qualité du programme donc on travaille tous les deux comme ça. Historiquement je suis là depuis plus longtemps et j’ai les responsabilités, donc je vais dire que je prends la décision finale. Mais tout est discuté à deux, et Matt des fois me dit qu’il est sûr à 200% alors que je ne suis pas d’accord. Mais je lui dis « vas-y si tu es sûr ». Et par exemple la première fois qu’on a fait venir Kaaris j’y croyais pas pour être honnête. Et c’est Matt qui a eu raison, c’était un super succès. Il y a une relation de confiance où on essaye de se convaincre que notre idée est la meilleure.

Lui a un parcours plus électro hip-hop, moi je viens plus du rock à la base, bien que j’ai programmé Dour seul pendant 3-4 ans et que je sais programmer ; et j’aime bien aussi l’électro, le hip-hop et le dub. J’ai programmé la scène hardcore et la scène métal. Et à Dour on est représentant des festivaliers, donc on doit se forcer à écouter de tout et à s’intéresser à tout. On va même à des festivals de dub, on va voir du reggae. On s’intéresse à tout, on ne peut pas être programmateur de Dour et se focaliser sur un genre sinon on passe à côté du truc. Je crois qu’il faut qu’on soit ouvert d’esprit nous-même sur plusieurs genres parce que sinon comment on peut demander aux gens de l’être ?

 

Du coup c’est vraiment une volonté de votre part de programmer un festival éclectique avec des genres très différents partout dans le festival ?

Je sais pas, si tu vas à un festival électro 5 jours, au bout de 3 ça te casse les couilles entre guillemets. Et pareil pour les autres genres, que ce soit métal ou hip-hop. Quand tu vois 8 groupes hip-hop dans la journée t’en as marre. Et c’est vrai que les festivals de niches sont plus facilement vendeurs, parce que si t’aimes bien un genre tu es sûr d’avoir ton compte. Mais nous on s’emmerde à des festivals comme ça. Parce qu’on aime bien aller danser sur de la techno, puis après aller découvrir d’autres scènes. Nous on fait le festival qu’on aimerait voir. On est des festivaliers avant tout. En fait, on fait notre festival de rêve. C’est un Sim-City tout l’hiver, on se demande où on va mettre la ferme et la centrale nucléaire …

 

Et justement quand tu as plein de styles comme ça, comment tu crées un équilibre ? Il y a des années où vous privilégiez plus un style qu’un autre ?

Oui et non. Ce qu’on fait à la base c’est qu’on divise le festival en ambiance. On se dit que dans ce chapiteau là on veut telle ambiance, sur cette scène là on veut telle ambiance. Et après on fait une liste des artistes qu’on veut programmer et on écoute tous les artistes. Puis on essaye de les mettre dans la bonne ambiance. C’est un peu comme préparer un dj set. Tu te dis que tu vas faire une heure de dj set salsa le samedi au bar du petit bois. Et durant l’année tu écoutes un truc et tu te dis que ça pourrait le faire pour ton aprèm salsa et tu le notes. Et 6 mois plus tard tu te dis que y a beaucoup trop de trucs intéressant en hip-hop, on va manquer de place dans notre équilibre, donc on essaye de rééquilibrer peut-être en réduisant, en créant un autre chapiteau ou un autre plateau parce que y a trop d’artistes qui nous intéresse. Et c’est toute une discussion pour garder cet équilibre. C’est ça qui prend du temps.

Des fois les agents sont déçus parce qu’on a pas programmé leur artiste. Mais c’est pas parce qu’on l’aime pas. C’est parce qu’on a pas trouvé le bon moment, la bonne ambiance pour le passer. C’est comme un dj qui adore le morceau, l’écoute chez lui, mais qui ne trouve pas dans son set à quel moment le diffuser.

 

Tu disais que c’était aussi votre festival. Vous avez le temps d’en profiter, d’aller voir les artistes ? Ou vous avez encore du travail durant les 5 jours ?

On essaye d’être tout le temps sur le site, d’aller voir tous les concerts pour analyser, se dire que là on a commencé trop fort trop tôt, ou pas assez fort trop tôt, que là on mettrait bien telle ambiance. Je reviens avec ce truc de dj. Le dj il met un disque il regarde la piste de danse, il va pas regarder les câbles sous la table.

Après effectivement dès que y a un pépin on va revenir du côté de la production pour le régler et gérer avec l’équipe com et l’équipe de production qui bosse derrière. Hier soir Pusha-T ça m’a pris 3h parce que son vol venait de Lisbonne après un show au Portugal. Il était en jet privé et il pensait atterrir à Charleroi sauf qu’ils sont partis trop tard parce qu’il y avait trop d’avions qui devaient décoller en même temps. Ils sont arrivés après 23h, à 23h15 sauf que l’aéroport de Charleroi fermait à 23h, donc ils ont été déviés sur Bruxelles. A Bruxelles y avait pas de chauffeur pour eux, parce qu’il attendait à Charleroi. Et donc là c’était un boulot où toutes les équipes doivent être coordonnés à leur niveau et communiquent. Donc il faut gérer ça pendant 2/3 het puis après tu retournes sur le site. T’es un peu un pompier qui attend dans sa caserne, qui s’occupe un peu et quand y a une intervention tu dois être prêt.

 

Est-ce que y a des artistes à Dour que vous avez pas encore pu ou voulu booker et que vous rêveriez de voir à Dour ?

C’est une question assez récurrente. Mais comme on fonctionne pas forcément en terme d’artistes mais en terme de mettre le bon artiste au bon moment on a un peu moins ça. Et puis on fait pas un festival pour se glorifier ou se faire plaisir à nous. On fait le festival de nos rêves pour les festivaliers, mais on n’essaye pas de faire venir un artiste pour se dire qu’on l’a eu. On est pas dans cette dynamique.

Généralement quand y a un artiste que t’as pas tu réessayes l’année d’après. Cette année on a par exemple Die Antwoord. Si tu m’avais posé la question les 9 dernières années, je t’aurais répondu Die Antwoord depuis 9 ans. Aujourd’hui si je pense aux artiste que j’ai pas eu pendant 9 ans et que j’ai enfin je suis plutôt heureux. Y a beaucoup d’artistes sur lesquels on travaille depuis longtemps et qui sont là cette année.

Et ceux qu’on a pas eu je pourrais te dire que ce sont ceux qui sont morts ou qui ont arrêtés de jouer. Les Beastie Boys, Fugazi ils viendront jamais à un festival comme Dour. Je pourrais te citer eux comme ça, mais voilà pour le reste tous ceux qui sont en tournée on continue d’essayer et on va finir par les avoir. Quand j’ai une idée en tête … Y a un artiste je pense qui va venir l’année prochaine, et je l’ai demandé à l’agent je pense 12 fois et il m’a dit non toute l’année. Et quand Solange a annulé, mercredi je l’ai appelé pour lui demander une 13e fois si demain ils pouvaient pas venir pour remplacer. Quand j’ai une idée en tête je lâche jamais.

 

T’as un rituel à Dour ? Tu viens depuis 20 ans, on peut dire que tu connais bien le festival. Y a un truc que tu aimes y faire, que tu fais tout le temps ? 

Ce que j’aime bien c’est les nuits électros dans les chapiteaux. Quand tu regardes la foule … C’est pas un truc que je retrouve à l’année dans les discothèques ou les clubs etc. T’as l’impression qu’il y a une espèce de chaleur, d’énergie qui sort. C’est ça qu’on préfère quand on fait la prog, c’est de sentir l’énergie de la foule.

 

Une petite question sur Bruxelles Mon Amour, tu t’es chargé de la prog aussi ?

On la fait avec Matt, on fait tout à deux.

 

Du coup Bruxelles Mon Amour c’est l’envie de rassembler le public de Dour à un autre moment un peu ailleurs ? Peut-être lors d’une soirée plus tournée vers la musique électro ? C’est volontaire de tourner plus autour de ce genre ?

Ouais mais y a plusieurs éléments. L’idée c’est pas de faire un Dour d’hiver parce que pour moi Dour c’est le mélange de diversité musicale, de plein air, de camping c’est tout  ça.

Y a plus grand chose à Bruxelles donc on avait envie de faire quelque chose là-bas. On voulait que les festivaliers se retrouvent un peu l’hiver. Donc on a inventé un nouveau concept autour des nuits électroniques. C’était pas du tout un Dour d’hiver, c‘est plus un nouveau concept, autre chose.

La volonté surtout, à côté de faire un nouvel évènement pour que les gens se revoient c’est aussi le fait qu’on soit 10 au bureau à l’année à travailler sur le festival, et durant les 5 jours on est 4000. On passe de 10 à 4000. Y a beaucoup de gens qu’on peut embaucher que 6 mois parce qu’on a pas de travail pour eux, ou seulement sur une période. Donc soit ils sont en galère, soit ils travaillent pour d’autres festivals et des fois ils ne reviennent pas alors qu’on a travaillé avec eux pendant des années, qu’on les a formés. L’idée de créer un autre événement c’est aussi de créer de l’emploi pour pouvoir garder notre équipe à l’année.

 

Merci beaucoup pour ton temps et pour toutes ces réponses.

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