Gray et Jean-Michel Basquiat: entre musique et art

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Au tournant des années 1980, la ville de New York connaît une révolution culturelle totale. Les crises des années 1970 ont marqué la ville, et plus précisément à Downtown Manhattan (sud de l’île) où naissent les nouvelles tendances. Les artistes arrivent de toute l’Amérique pour tenter leur chance et se faire un nom. Ces artistes touchent à tout : ils sont musiciens, poètes, peintres, photographes, sculpteurs, cinéastes, écrivains … et tout cela à la fois. Downtown était alors le terrain de jeux de 500 – 600 artistes, les « 500 de Downtown », qui créaient le jour et sortaient la nuit. Cette communauté en pleine effervescence voit alors fleurir des graffitis signés SAMO sur les murs de SoHo. Elle est intriguée par les poèmes et les lignes simples de SAMO, sans encore savoir qu’elle a devant elle les premières œuvres de Jean-Michel Basquiat.

A son arrivée à Manhattan, Jean-Michel Basquiat (1960-1988) est à la rue. Il vient de quitter le foyer paternel à Brooklyn pour s’épanouir artistiquement. Depuis tout petit déjà, il fait preuve d’une grande créativité et ne cesse de peindre ; il cherche alors le moyen de s’en sortir par la peinture. Très vite, sa renommée en tant que SAMO lui permet de s’intégrer aux « 500 de Downtown ». Basquiat devient l’artiste incontournable de l’époque. Il collabore avec les plus grands (Haring, Warhol) et est admiré de tous. Mais cela ne lui suffit pas. Il multiplie les œuvres (cartes postales, t-shirts, graffitis, peintures) et les performances (défilé de mode, rôle dans plusieurs films …) et devient la quintessence même de l’artiste complet de l’époque.

Il n’est donc pas surprenant de voir que Basquiat s’est aussi tourné vers la musique. Quelques-unes de ses peintures mettent explicitement en scène des musiciens (voir le tableau Miles Davis ci-dessus par exemple), et Basquiat était un habitué des clubs de l’époque (Club 57, Mudd Club) où il dansait et écoutait de la musique avec ses amis.

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Miles Davis, Jean-Michel Basquiat

En 1979, lors d’une soirée dans ces clubs, Basquiat rencontre Michael Holman, Shannon Dawson et Vincent Gallo. Ils décident de former un groupe : Bad Fools. Le nom changera deux fois (Channel 9 et Test Pattern) avant que Shannon Dawson quitte le groupe et que Nick Taylor et Wayne Clifford arrivent, pour finalement devenir Gray.

A l’image des œuvres de Basquiat, l’œuvre de Gray est le fruit d’une étrange alchimie entre les sensibilités de ses différents membres et d’une mixture de multiples styles musicaux (jazz, punk, synth-pop, hip-hop). C’est ce mélange improbable d’influences qui aboutit au son si particulier, qu’on ne peut que définir comme étant de la « noise music ». Dans un premier temps, il n’était possible de les entendre qu’en performance live dans les clubs huppés de Manhattan : leur unique album Shades Of… est une compilation de morceaux enregistrés au tournant des années 1980, sortie en 2010. Leurs lives prennent la forme de séances d’improvisation: on y voyait alors les 5 hommes créer et expérimenter, danser et s’amuser sur scène. Basquiat récitait des poèmes, jouait du synthé et de la clarinette (bien que celui-ci n’ait jamais appris à en jouer réellement). A ses côtés, Michael Holman jouait de la batterie et de diverses percussions créées à partir d’objets industriels ou de la vie quotidienne, et Nick Taylor utilisait sa guitare de toutes les façons possibles et imaginables.

« It wasn’t about the level of playing, it was about the sound » Michael Holman

Le but premier du groupe était de déconstruire une approche rationnelle de la musique, s’éloignant des formes traditionnelles, pour n’en garder que la composante de base, le bruit. La principale source d’inspiration du groupe est John Cage, un compositeur de musique contemporaine expérimentale surtout connu pour son morceau intitulé 4’33’’ (consistant de 4 minutes et 33 secondes de silence). Son approche de la musique passe essentiellement par l’expérimentation avec la frontière entre le bruit et la musique. Il réalise une performance avant-gardiste, Water Walk, durant laquelle il crée un morceau en claquant des couvercles, en faisant bouillir de l’eau et en renversant des objets.

De la même manière, Gray n’arrêtait pas d’expérimenter avec de nouvelles sonorités. Lorsqu’une sonorité leur plaisait, elle devenait la base d’un morceau où chaque membre pouvait rajouter sa touche. Gray arrivait à tirer une troublante harmonie du moindre bruit. Au centre de cette harmonie se trouvait en permanence Jean-Michel Basquiat, dont la créativité bluffait sans cesse ses compagnons. Par exemple, le morceau Drum Mode est centré sur sa performance. Dès les premières secondes, un son strident éclate dans vos oreilles. Il s’agit de Basquiat qui joue du triangle. Le son a été modifié de sorte à faire écho pendant plusieurs secondes. Derrière, résonnent la batterie de Michael Holman étouffée par du scotch placé sur les caisses et divers sons d’instruments à vent.

De manière générale, la musique de Gray est totalement déconnectée des canons de l’époque. L’unique album du groupe, Shades Of … mélange des musiques quasi-chaotiques (Figure it out) avec des sons presque hip-hop (Cut it up High Priest). Certaines notes sont nettes, d’autres sont plus floues, hasardeuses, incohérentes et modelées par une réverbération constante. Chaque note est enveloppée d’une sorte de voile qui rend parfois les mélodies oniriques. Ces mélodies sont répétées. A chaque répétition, la mélodie est contrastée par un bruit cru, blanc, métallique, voire même par des voix formant une chorale (Eight Hour Religion). Plusieurs lignes de rythmes se superposent, plus ou moins lentes et définies. Tous les ingrédients d’une musique presque aléatoire sont réunis : Shades Of … est bien un album de noise music.

Cet album trouve une deuxième dimension artistique par le morceau Suicide Hotline. Jean-Michel Basquiat y incarne Gray et appelle un opérateur de hotline, vraisemblablement pour les personnes voulant se suicider. Le dialogue est improductif, les interlocuteurs ne se comprennent pas. Gray aurait dans un sac plastique des Marlboros de contrebandes, et la police le rechercherait pour cela. L’opérateur ne comprend rien à cette histoire et a du mal à saisir ne serait-ce que le prénom de Gray. Finalement, ce qui semble être une fusillade éclate. Comme dans certains autres titres de l’album, la confusion règne et deux bruits (les voix des interlocuteurs) se superposent plus en dissonance qu’en harmonie. Durant ce titre, aucune note n’est jouée si ce ne sont celles du téléphone au début. L’équation artistique est totale : des voix, des souffles, des grésillements, des bruits … Tout sauf des notes de musique forme un morceau.

Au début des années 1980, Gray enchaine les performances dans les clubs de la ville. Basquiat gagne peu à peu en popularité, ses peintures plaisent. Il rencontre les galeristes de l’époque, Haring et Warhol. En 1981, l’article de René Ricard The radient Child est un tremplin pour Basquiat : il est reconnu comme un artiste à part entière. Il prend alors la décision de quitter le groupe. Gray lui survit quelques temps, mais privé d’une telle force créatrice, le groupe se sépare. En 2010, Gray se reforme pour jouer quelques performances lives, mais cela n’a rien à voir avec le groupe des années 1980. L’effervescence fertile new-yorkaise n’est plus la même.

Basquiat quant à lui se révèlera être l’un des artistes les plus complets de ce siècle. Il restera un amateur de musique, passant pendant des heures le Boléro de Ravel dans son atelier. Il aura su mélanger les arts et se démarquer par une peinture sombre mais puissante. Il s’éteindra en 1988, à l’âge de 27 ans.

H. Vega

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