Le 6 septembre 2016, Fabric a perdu sa licence sur décision du Islington council et ce après l’overdose de deux adolescents de 18 ans. Moi qui voulais depuis longtemps écrire un article sur son histoire, en voilà une bien triste raison de le faire.

Eté 2013, par une suite d’évènements plus qu’hasardeuse, je me retrouve avec une prévente pour une soirée à Fabric, la tête d’affiche ? Ricardo Villalobos ! C’était le genre de soirées dont je n’attendais pas grand chose initialement mais qui allait changer beaucoup de choses pour moi. Au delà de ma passion pour la musique électronique, Fabric a éveillé en moi une curiosité insatiable pour le monde du clubbing et l’histoire des clubs. En entrant dans le club cet été là, j’ai découvert qu’un monde de la nuit dirigé avec passion, amour et respect existait. J’ai découvert qu’il existait des boites où les poseurs de teille et les gold-digger n’étaient pas les bienvenus. J’ai découvert qu’il existait des lieux qui investissaient et innovaient sans cesse pour offrir la meilleure expérience sonore possible à leurs clients, quitte à passer des fins de mois difficiles. Un lieu où les Djs avaient toute liberté, un lieu où le son était roi. Depuis Fabric (ou le Fabric ou la Fabric selon les préférences) tient une place importante dans mon cœur mais pas seulement … Fabric est considéré comme LE club de Londres et tient une place majeure sur la carte européenne de la scène électronique.

Alors comment Fabric est devenu un de ces lieux ? Quelle est son histoire ?

A l’origine du club, il y a un homme : Keith Reilly. Début des années 90, les nuits londoniennes sont animées par des DJs superstars, beaucoup de house « cheesy » et une clientèle exubérante. Reilly est alors organisateur de raves sauvages dans des warehouse autour de Londres et propose des soirées plus alternatives et plus underground. Il acquiert une certaine notoriété et, la demande étant bien réelle, Reilly n’a alors qu’une idée en tête : ouvrir un lieu où les londoniens pourraient venir écouter de la bonne musique et danser. Il mettra plus de 3 ans à trouver l’endroit correspondant à l’image qu’il s’était fait de son club. Il jette finalement son dévolu sur une cave anciennement utilisée pour stocker de la viande. Nous sommes aux alentours de 1995. Reilly a alors vendu ses deux maisons afin de financer son projet. Au départ, le club était une suite de couloirs sombres, un véritable labyrinthe souterrain et il fallut plus de 2 ans pour en faire un lieu utilisable en tant que club.

En 1999 le club ouvre ses portes et ce presque en même temps qu’un autre club appelé “Home”.

Au moment de leur lancement, les deux concurrents sont constamment comparés. On ne donne pas cher de la peau du club underground au line up inconnu alors que Home a pour résident Paul Oakenfold et Danny Rampling alors extrêmement connus et reconnus sur la scène « house » mentionnée plus haut. Mais l’équipe Fabric n’a pas peur, ce n’est pas cette population qu’elle souhaite atteindre. Fabric ouvre alors avec deux résidents Craig Richard et Terry Francis, alors très peu connus à Londres mais techniquement très expérimentés. Finalement, la frénésie et la surpopulation présente le jour de l’ouverture pour une soirée drum&bass leur donnera raison.

 

3 raisons majeures expliquent le succès de Fabric :

La première est la place prioritaire laissée à la qualité du line up et ce peu importe la hype. Le ton était donné dès l’ouverture, peu importe les conditions et l’environnement dans lesquelles Fabric se trouvera et évoluera, aucun compromis ne sera fait sur la musique. La ligne de conduite a donc toujours été de ne pas inviter un DJ pour qu’il donne au public ce qu’il attend mais pour qu’il offre au public ce à quoi il s’attend le moins. Et cela a fonctionné et fonctionnerait encore… Craig Richards résumera brièvement la stratégie de hiérarchisation des priorités de Fabric par « No formulas, No branding, No Bullshit ». En clair, pas besoin de dépenser en têtes d’affiche surpayées, en publicité ou en image de marque si l’on veut attirer un public qui nous ressemble et faire du club un lieu de culture underground. En plus d’attirer les bonnes personnes, cette stratégie permet à Fabric d’économiser sur des frais de com pour réinvestir directement … dans le SOUND SYSTEM.

La deuxième raison qui explique le succès de Fabric est donc bien sûr son sound system. Sanj Bhardwaj, directeur technique, expliquera d’ailleurs que le simple fait que la Fabric se trouve dans une cave donne déjà une résonnance particulière au son. Ajouter à cela un soundsystem signé Martin Audio dans la RM1 (que l’on retrouve d’ailleurs aussi au Robert Johnson) et depuis août 2016 un Pioneer Pro audio dans le RM2 et vous comprendrez que Fabric détient un des meilleurs SS du marché. Mais pas seulement, car la partie matérielle ne représente que 50% d’un bon soundsystem, vient ensuite un travail technique et notamment le travail des balances, du positionnement et de l’orientation du matériel dont la combinaison est changée avant chaque soirée selon la prog. Puis pendant les sets une équipe continue les réglages des effets (réverberation, delay…) pour optimiser l’écoute et équalise le circuit retour afin que le DJ n’entende pas de fréquences indésirées comme des sifflements par exemple.

Et pour réaliser un tel travail technique et commercial, il faut bien-sûr une équipe plus que compétente. On retrouve là, la troisième raison expliquant la réussite de Fabric. Reilly s’est entouré dès le début de personnes qui partageaient la même philosophie de la soirée que lui et la même passion. Bien que l’équipe se soit agrandie, l’ensemble du staff a toujours tout fait pour offrir la meilleure expérience à ses clients. Ce n’est pas dans tous les clubs que les barmans portent un Tshirt avec écrit « is your phone safe ?» (mon samsung leur doit la vie), ce n’est pas dans tous les clubs qu’un écriteau indique un type d’ecstasy à ne surtout pas prendre, ce n’est pas dans tous les clubs que l’on invite les femmes à se manifester pour tout cas de harcèlement, ce n’est pas dans tous les clubs que l’on peut se servir de l’eau en continu aux toilettes… Enfin, et surtout, ce n’est pas tous les clubs dont la campagne de soutien devient virale à l’annonce d’une potentielle fermeture. Dans ce club, on se sent bien, on ne veut pas sortir, on ne veut pas que la soirée se finisse. Alors forcément on ne veut pas qu’ici l’histoire Fabric se finisse.

Rien ne peut justifier cette perte de licence

Si Fabric ferme, plus de 200 personnes perdront leur emplois, Londres perdra le phare de ses nuits, la musique électronique perdra un de ses hauts lieux de réunions de diffusion et de partage. Si Fabric rouvre, elle ne sera plus jamais aussi libre qu’elle l’était, elle ne sera plus jamais la même….

Penser que la perte de licence de Fabric est une décision censée, réfléchie et méritée et justifier son raisonnement en rappelant que la scène est actuellement gangrénée par la drogue et que les clubs sont à l’origine de cela est la preuve que les membres du council voient une origine là où il y a une conséquence. Ils n’ont simplement pas encore compris comment la société fonctionne. Rien ni personne n’est responsable de la mort de ces adolescents. Vous pouvez fermer tous les lieux que vous voulez, arrêtez tous les dealers du monde, cela ne changera rien : l’homme s’est drogué, se drogue et se droguera. Alors pourquoi encore privilégier la punition à l’éducation ? Au delà de ça, je pense que les clubs ont une influence extrêmement positive sur nos vies. Alors même que la société nous laisse à penser que la compétition, l’individualisme et l’autonomie sont les symboles de la réussite, les piliers du bonheur, des lieux comme Fabric nous rappelle que naturellement l’homme est animal social et qu’il n’est heureux que parmi les siens. Sans peur et sans haine, on tire une force et une joie du commun qui dépasse bien largement celle de l’individuel. Je suis intimement persuadée que des lieux comme Fabric assure une cohésion dans la société, une pérennité dans l’humanité.

Les Hommes finiront toujours par trouver des lieux pour se regrouper, partager et diffuser leur culture, fermez les clubs vous favoriserez les raves !

 

Mathilde

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