Sur une scène plongée dans l’obscurité, trois hommes se tiennent assis. Magnus Öström a devant lui une batterie. Ses balais en main, il accompagne discrètement la basse de Dan Berglund. A eux deux, ils soutiennent Esbjörn Svensson et son piano. Depuis 1993, ils forment l’un des trios suédois les plus populaires : Esbjörn Svensson Trio ou E.S.T. .

E.S.T. a l’allure d’un trio de jazz classique. Pourtant, une telle classification ne serait pas pertinente. E.S.T. vogue entre le rock, la musique classique, la musique électronique et le jazz. Inclassable est le mot qui reflète le mieux leur musique particulière.

Pour l’appréhender dans toutes ses dimensions, il est nécessaire de regarder ses racines. Au centre de E.S.T. se trouve le pianiste éponyme : Esbjörn Svensson. Fils d’une pianiste classique et d’un père fan de jazz, il est bercé dès son plus jeune âge par les plus grands compositeurs classiques (Chopin, Mozart, Beethoven, Bach …) et les standards du jazz. Il n’est pas rare de retrouver des passages de musique classique mélangés à du jazz dans les morceaux d’E.S.T., comme en témoigne In My Garage (Seven Days of Falling, 2003).

On retrouve une partie de la Sonata No. 8 en do mineur Op. 13 dite “Pathétique“ de Beethoven (entre 14’30 – 15’). De ce morceau ressort par ailleurs une autre influence majeure du groupe : Keith Jarrett. E.S.T. lui emprunte son ostinato, et Esbjörn Svensson, comme Keith Jarrett, joue en transe, fredonnant sans cesse les notes qui lui viennent (Keith Jarrett, Concert in Tokyo 1984).

Le jazz et la musique classique forment clairement les deux influences majeures de E.S.T. . Mais au-delà d’une simple influence musicale, c’est l’histoire du groupe qui a construit sa particularité. Très jeune, Esbjörn Svensson rencontre Magnus Öström qui apprend seul la batterie. Magnus Öström est alors fan de rock. Aux alentours de 10 ans, les deux amis commencent à improviser ensemble. Ils se greffent à plusieurs groupes, apprennent à manier leur instrument et développent leur technique. Esbjörn Svensson attendra l’âge de 16 ans avant d’assister à son premier vrai cours de musique. Il sait déjà jouer, mais ne sait ni lire ni écrire une partition. Il entrera par la suite à l’université de Stockholm où il poursuivra des études de musique. Il ne se conformera jamais au cadre trop rigide des cours. La tradition vivante et séculaire du piano a bien plus à lui apprendre qu’une méthode stricte. Son école, c’est l’entrainement et l’écoute. Il travaille sans relâche pendant des heures. Durant ces séances, il est en méditation. Il crée un univers dans lequel il se perd. Il développe peu à peu une concentration extrême que l’on retrouvait durant ces concerts. Ce ne sera que des années plus tard, en 1993, que le trio sera complété par Dan Berglund, lui aussi beaucoup influencé par le rock psychédélique.

Les parcours atypiques des trois membres de E.S.T., ainsi que leurs influences, aboutissent naturellement sur une musique unique, moderne et électrique. Chaque morceau rempli la pièce jusque dans ses moindres recoins, mettant sous tensions chaque centimètre cube (Reminiscence of a Soul, Good Morningn Susie Soho 2000)

Chacun apporte sa technique particulière. Les balais de Öström résonnent faiblement sur la batterie. L’équilibre rythmique de drum and bass, toujours sur le fil, électrise la foule. A côté, Dan Berglund jongle entre les pédales et l’archet, pour proposer des sonorités nettes, puis déchirantes, électriques puis acoustiques. Enfin, Esbjörn Svensson exploite totalement un instrument dont il est passé maître. Il se sert du piano au maximum de ses capacités, des cordes à la réverbération de la caisse de résonance, n’hésitant pas à remplacer les marteaux, à gratter les cordes comme sur une guitare ou encore à les bloquer pour obtenir un son vibrant et scintillant.

La recette est excellente et, après quelques années difficiles, le groupe se fait connaître dans le monde entier avec son album Strange Place for the Snow en 2002. E.S.T. enchaine alors les albums (Seven Days of Falling 2003, Viaticum 2005, Tuesday Wonderland 2006, Leucocyte 2008) et les concerts. Groupe “bankable“, il gardera du début à la fin le même état d’esprit : « Let the music be the flow » (Esbjörn Svensson).

Bien que E.S.T. passe des heures à jouer ensemble, ils composent finalement peu. Pour eux, l’improvisation se confond avec la composition, seule une différence de temps entre en jeu. C’est la raison pour laquelle leurs concerts sont si intenses. Il arrive parfois qu’un silence s’installe pendant quelques secondes au début des concerts. Les trois musiciens attendent que l’un prenne l’initiative des premières notes. Une fois lancée, E.S.T. alterne entre une liste de musiques prévues et composées à l’avance et improvisation, rendant chaque concert unique. Les trois hommes statiques sur scène dégagent une énergie rare. La concentration est palpable : ils s’écoutent, se complètent, s’encouragent et se soutiennent. E.S.T. ne pense plus. Le groupe se laisse aller, et la musique vient, les possède. Il la vit comme une expérience unique, qui ne peut être décrite autrement que par ce qu’elle est : une envolée technique, musclée et énergique où l’artiste s’efface.

Alors qu’au début le groupe était fortement imprégné par le jazz, son évolution a été exceptionnelle. En multipliant les influences et les styles, E.S.T. est devenu la quintessence d’un jazz européen moderne indéfinissable, en constante révolution.

En 2008, l’histoire prend subitement fin avec la mort de Esbjörn Svensson dans un accident de plongé. Le groupe reste aujourd’hui un précurseur regretté. Le mélange de technique et de genre qu’il a opéré a fait avancer la musique vers une liberté créatrice qu’Esbjörn Svensson et ses amis n’ont cessé d’incarner.

H. Vega

 

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1 commentaire

Une Admiratrice · 10 décembre 2016 à 21 h 18 min

H. De Vega …. HUMMMMMMMMMMMMMMMM….
H De Vega qui nous susurre des notes de jazz à l’oreille …
H De Vega H de Vega

Ps : j’attends toujours les articles du beau Francis …
L’avez vous virez ?

Bien à vous,
Des baisers musicaux
Une Admiratrice

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