D’un mur à l’autre

La nuit du 9 au 10 Novembre 1989, le mur tombe, et un nouveau lui laisse place: le mur des sons.

atonal

Le 11, Rostropovitch s’empare de son violoncelle et monte dans un avion direction Berlin, frappe à la porte d’une maison voisine du « mur de la honte » pour emprunter une chaise, et encourage les démolisseurs en jouant des Suites de Bach. La Sarabande de la seconde s’adresse à ceux qui « sont tombés pour la liberté ».

Une libération d’énergies créatrices. La chute du mur va entrainer une révolution musicale au sein du pays réunifié, particulièrement dans l’ancienne ville divisées en quatre zones.  Le mouvement pots-punk est laissé à l’écart, remplacé par de tout autres genres: l’acid-house et la techno.

ufo

En quelque sorte, la réunification s’est faite dans des caves désaffectées et des anciennes usines. Les jeunesses de l’Ouest et de l’Est s’y rencontrent dans l’enivrement des lumières stroboscopiques et des rythmes électroniques. Les jeunes de l’Est commencent à fréquenter massivement les clubs de l’Ouest, ils se précipitent clandestinement à l’UFO. D’autres se mettent à acheter des vinyles et des platines. La musique rassemble les personnes qui se ressemblent: les Berlinois de l’Est peuvent désormais profiter des sons illégaux diffusés sur ondes hertziennes. Les différences s’estompent dans une tornade éclectique.

Mais c’est à l’Est que la techno explose. Les militants techno de l’Ouest sont en quête
d’espaces en friche, l’ex-RDA est un Eden. Les squats attirent une population issue de la bohème artistique qui fait la fête: un tiers des bâtiments soit 25000 logements, 150 bâtiments, d’anciens centres culturels permettent des expérimentations sonores pour une nouvelle scène indépendante.

Le sentiment de se rassembler et de danser pendant 20 heures d’affilée en étant porté par la musique, c’était quelque chose de différent de tout ce qui avait existé jusque là. Et le fait que c’était justement la chute du mur qui donnait naissance à un nouveau genre musical, c’était extraordinaire pour la plupart d’entre nous », relate le producteur anglais  Mark Reeder, installé à Berlin.Les BPM s’accélèrent et les murs se mettent à vibrer quand Tanith ( Thomas Andrezak) et WolleXDP ( Wolfram Neugebauer) organisent les raves Tekknozid.

tekknozidEt ça résonne ailleurs: dans un ancien restaurant transformé en temple de la rave nommé Exit, dans l’ancien centre d’art Tacheles qui devient un club techno, et surtout dans les entrepôts et bunkers vides du bord de la Spree. On croise de nombreux noctambules se dirigeant vers le Planet, connu en partie pour ses décorations fantaisistes.

Mais il ne peut s’agir que d’une révolution musicale. Une véritable contre-culture se développe entre 1989 et 1992. Dans le vocabulaire, par exemple: « Space » ne désigne pas le vulgaire espace, mais plutôt les expériences spatiales et temporelles alternatives à la réalité, rendues possibles par les combinaisons du son, des performances et des jeux de lumière.

Künstlerhaus "Tacheles" (Hofgelände) Berlin-Mitte, Oranienburger Straße, 11.03.97 Foto: Dietmar Gust, Berlin, Tel.: 030/78703340

Künstlerhaus « Tacheles »

La démesure nocturne et le désir de liberté se développent dans ces zones momentanément autonomes. La devise: « do it yourself ». Autodidactes issus eux-mêmes de la scène organisent raves et soirées. L’art participe à cette culture: Dimitri Hegemann transforme une ancienne centrale thermique de Berlin-Est en un espace artistique de 22000 mètres carrés, avec des ruches au plafond pour vendre du miel aux clubbers du sous-sol : « Nous l’avons baptisé techno miel, c’est un produit dopant naturel. »
La prolifération du mouvement s’illustre aussi dans l’ouverture du Tresor en 1991, toujours par Hegemann. L’ancien magasin Wertheim à Potsdamer Platz devient le premier club à horaires fixes. Cette ouverture participe à la « commercialisation » de la techno. Jeff Mills, Robert Hood, Cristian Vogel, Garnier ou encore Juan Atkins ont signé sur le label du club.
Mais c’est surtout la Love Parade qui illustre cette commercialisation. Pour la première Love Parade de 1989, « toute la scène techno berlinoise tenait dans trois bus », soit 150 personnes. Dix ans plus tard, 1,5 millions de personnes descendent dans la rue.

Duitsland, Berlijn, 1.7.1989 Deutschland, Germany, Berlin. Tauentzienstrasse/Kurfürstendamm. Erste Love Parade. Motto: "Frieden, Freude, Eierkuchen". ca. 150 Teilnehmer. De eerste Love Parade. Foto: Erik-Jan Ouwerkerk Bei der ersten Love Parade fand der Techno-Sound aus Kellerclubs wie der Turbine Rosenheim oder dem Fischlabor erstmals seinen Weg auf die Straßen von Berlin.

Die erste Love Parade.

 La Mayday, elle, tente de devenir la plus grande rave pour s’amuser en dehors du cadre de l’industrie culturelle. Mais la fête se transforme en spectacle de masse. Depuis, chaque week-end, des milliers de touristes friands de techno et de fêtes envahissent Berlin. Tous ont en tête de pénétrer dans cet ancien cub gay Ostgut reconverti en 2004, avoir l’approbation du célèbre physionomiste -Sven Marcquardt- , et d’assister aux performances de Klock, Dettmann,ou Höppner : le Berghain.

 

On associe facilement Detroit et Berlin. Cependant, les deux villes ne sauraient être jumelles.berghain Detroit a permis la naissance de Berlin, et la techno berlinoise a permis une renaissance de la Motor City. David Hegemann crée le Fisher Body 21, et investit dans une gare abandonnée. Mais chômage et pauvreté, violence et délinquance se manifestent dans la ville américaine, ce qui n’est pas le cas de la capitale européenne, où la culture peut régner et être une véritable industrie.


Salon z w r
Berlin devient le centre d’une culture jeune de masse. Je n’ai pas besoin de vous en dire davantage. Qui n’a jamais passé de vacances à Berlin?  -Tu vas au Magdalena, au Katerblau, à l’about blank, au Salon zur wilden Renate etc…?-  Abattant le « mur de la honte » pour le remplacer par le mur des sons, Berlin « est prête à entrer au XXIè siècle » (Rostropovitch).  La légende berlinoise est en marche.

 

Lucie

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