drop culture

               On dit souvent que la musique électronique se conçoit et s’exprime sous la forme de montagnes russes. Chaque track se construit progressivement, les différents instruments sont introduits toutes les quatre, huit ou seize mesures jusqu’à ce qu’une certaine harmonie s’installe, que le timbre et l’atmosphère du morceau se soient imprimés au fer rouge dans nos petites cervelles extasy-fiées.
Puis, vient le moment de l’attente et de la frustration : plus de kick auquel se raccrocher, plus de cymbale au contre-temps réconfortant, plus de clap structurant. Que faire ? Toi, moi, nous, pauvres danseurs sans repères, ne savons plus quand taper du pied. Nous regardons notre voisin du coin de l’œil espérant trouver dans ses yeux le même désarroi, le même manque, nourrissant l’espoir solitaire d’un retour au régulier coup de « hammer » de nos voisins germaniques. Mais, seule subsiste l’attente. Comme un condamné qu’on amène à l’échafaud, nous nous laissons guider par la seule couche mélodique résistant encore aux filtres basse-fréquences que nous impose notre dj(ette) préféré(e). L’attente donc, du retour de la structure, du squelette rythmique qui nous portera toujours plus loin dans les profondeurs de la nuit sans jamais faillir, ami de notre soirée et ennemi juré de notre désespéré voisin. Peu à peu, celle-ci devient excitation, la loi du drop a fait son œuvre sur notre sensibilité musicale : nous savons que le moment de la récompense approche, que nous allons pouvoir nous oublier, respirer musique, vivre musique, devenir musique ! S’en suit un nouveau temps de frustration, un nouveau drop et un nouvelle explosion : ad vitam aeternam.

cakeface

Ce schéma est malheureusement devenu norme, et est le père de l’enfant terrible de la musique électronique : l’EDM (aka Electronic Dance Music pour les plus ignares d’entre vous). Cette « musique » dopée au fric et qui se veut à la portée du grand public n’est qu’une insulte proférée à l’encontre de tout mélomane qui se respecte. Portée par ses icônes botoxées et à la dentition éclatante, élevées au rang de dieux par leurs adeptes, l’EDM a conquis les USA puis le reste du monde en quelques années. Sa caractéristique principale ? L’utilisation abusive et intempestive du drop, au point de désosser la musique de toute originalité, de toute sensibilité. Ne subsiste qu’une fade imitation de ce que devrait être la musique électronique : une montée un drop, une montée un drop, encore et encore sans jamais plus de diversité si n’est parfois l’apparition d’un vocal autotuné irritant au possible. Dès lors, nous nous devons de questionner notre responsabilité dans la création et la propagation de cette ignominie qui est malheureusement devenue le porte-étendard de la musique électronique pour la plupart des non-initiés.

Certains ont donc décidé d’user de leur notoriété pour partir en croisade contre l’EDM. On pensera notamment à toute l’équipe du label Minus qui, avec le CNTRL bus tour, n’en est pas à son premier coup d’essai ; ou encore à l’incontournable Seth Throxler, dont les critiques virulentes font état du ras-le-bol général que provoque l’EDM. Maceo Plex s’est lui aussi engagé dans ce combat mais d’une tout autre manière. Le jeune portugais a récemment fait hurler les puristes d’Ibiza en passant un morceau de Four Tet avec une montée sans fin –ou presque- qui surprit les danseurs car n’étant pas dans la lignée musicale de la petite île méditerranéenne : une tech-house qui bounce, basée sur une rythmique entraînante et rarement interrompue. Avant de poursuivre, regardez donc la vidéo du moment en question :

And one more time M A C E O – P L EX amnesia closing party 2015 10:59am what the fuck is going on here ?!? 🙂

Posted by Daniel Ibiza on Sonntag, 4. Oktober 2015

Pendant que les arpèges font monter le public en pression, on voit de grands badauds haranguer la foule, invitant les danseurs à s’accroupir dans l’attente du drop qui ne saurait tarder. Après quelques minutes à patienter pour cette fin qui ne vient pas, certains finissent par se relever, perdus, éberlués de ne pas retrouver le rythme entraînant, presque énervés d’être ainsi frustrés sans sommation, aucune.

Et c’est là que se situe tout le malheur de cette culture du drop : nous n’apprécions plus le chemin qui mène au relâchement à sa vraie valeur. Comme des éjaculateurs précoces, nous ne savourons plus l’acte en lui même, seulement sa finalité. Pourtant la musique est un art, et tout art est reflet de notre réalité. Réalité qui n’est aucunement faite de montées en pression et de relâchements soudains, mais qui est infiniment plus belle, plus complexe et diversifiée. La musique se doit donc d’en explorer les moindres aspects, d’expérimenter, d’innover, de toujours aller plus loin.

Louons donc le travail de Four Tet, d’Aphex Twin, de Ricardo Villalobos ou de Richie Hawtin, pour ne citer qu’eux, qui portent la réflexion musicale vers de nouveaux horizons et n’ont de cesse de réinventer la musique électronique.

Pour finir, un autre morceau de Four Tet qui me tient beaucoup à coeur et dont le seul et unique drop est un retournement sonore de toute beauté.

Eudes

Catégories : ArticlesInsolite

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