dooz

L’École Normale Supérieure de Paris a reçu Dooz Kawa le 18 février dernier. Depuis un an et demi, le séminaire « La plume et le bitume » ouvre les portes du 45 rue d’Ulm au rap. Ça fait un peu bizarre de voir un rappeur dans un lieu universitaire aussi emblématique, ça donne comme l’impression que la littérature acceptait de mettre un beat derrière ses mots. Il y a déjà eu Lino, Ali, Virus, Kohndo qui sont venus parler de leur travail. Il existe donc bien une véritable volonté d’accueillir des MCs à l’ENS comme on aurait pu y recevoir un Antoine Compagnon. Emmanuelle Carinos et Benoît Dufau, deux étudiants en sociologie et en littérature à L’ENS et surtout grands fans de rap, sont à l’origine de ce projet. Leur but : intégrer l’art de la punchline à la doctrine littéraire.

Dooz Kawa (aussi connu sous le nom de 12 K.O.) est fils de militaire, il a grandi en Allemagne. Son premier blaz est d’ailleurs K.W.A, du nom des garnisons allemandes qu’il fréquentait, et en référence au célèbre groupe de rap US N.W.A. Il a ensuite ajouté « Dooz » pour des raisons esthétiques puisque c’est le nom qu’il utilisait en tant que graffeur. À 16 ans, il part à Strasbourg dans la cité Ampère où il fait ses premières rencontres musicales. À 18 ans, il crée le groupe T-Kaï Cee avec Raid-N et D.A.X.

L’oeuvre musicale de Dooz est multiple et cosmopolite. Il est difficile de trouver un équivalent dans le paysage du rap français. Dans un même album, il varie les styles, puisqu’on peut très bien y trouver de l’égotrip ou des chansons à thème. Il est également connu pour ses collaborations avec Biréli Lagrène ou encore Mandino Reinhardt. Il a déjà sorti quatre albums: Archives, Message aux anges noirs, Étoiles du sol et le dernier, Bohemian rap story et plusieurs EPs, dont Narcozik #1, Narcozik #2.

C’est avec un bonnet vissé sur la tête qu’il s’assoit entre les deux doctorants. Benoît Dufau pose le cadre et rappelle que la conférence propose une analyse stylistique pour englober toutes les dimensions du rap. La conférence se déroule en deux temps, d’abord sous la forme d’un entretien entre l’artiste et nos deux théseux, puis avec les questions du public.

Il répond aux questions qu’on lui pose et essaye donc d’expliquer les origines de ses textes, les thèmes qu’il aborde et son expérience d’écriture.

Il explique que pour écrire, il faut tout d’abord s’isoler, et que l’inspiration vient souvent des observations du quotidien et dans des endroits inattendus. Il faut alors noter immédiatement pour ne pas oublier, l’usage des smartphones ayant grandement facilité la tâche. De ce fait, les images qu’il utilise dans les textes sont issues de son expérience directe. Par exemple, le fameux « étoiles du sol » qui est en quelque sorte sa signature, lui est venue en voyant les lumières de son bâtiment la nuit, en rentrant à la maison. C’est une image forte aux significations multiples , entre la clef de sol, la lumière et la nuit, quelque chose fixé à la Terre et des étoiles plantées dans l’espace.

Dans ses textes d’ailleurs, il use de beaucoup d’images pour développer ses thématiques. Les plus récurrentes portant sur le sexe « Dans une nuit éternelle que l’on baise que l’on boive / Que je lèche ton écume dans un cunnilingus » (Me faire la belle), ou encore la mythologie « Les nymphes m’avaient pour élève et les naïades pour amant » (Histoire d’eau). Il parle aussi souvent des oiseaux, en  évoquant leur cage (Crépuscule d’apocalypse) ou au contraire de leur liberté (Les Oies sauvages). Dooz Kawa n’hésite pas à jouer de tous les champs lexicaux, en employant des termes surprenants ou peu communs, comme par exemple « mydriase », qui veut dire littéralement une augmentation du diamètre de la pupille, afin de donner un peu de couleur et de mélodie à un vocabulaire scientifique un peu froid.

Il fait aussi beaucoup de références à la littérature ou au cinéma. Il a même fait des réécritures: Histoire d’eau est inspiré de L’eau et les rêves de Bachelard et les Oies sauvages de Les oiseaux déguisés d’Aragon. Bien sûr, on ne peut oublier la politique. Dans Dieux d’amour, il commence en disant « Ni Dieu, ni maître », la devise anarchiste. Seulement, il en donne une vision toute autre que celle qu’on a l’habitude d’entendre, ce qui l’intéresse c’est l’anarchisme de pensée, à l’image de Darwin qui a radicalement changé notre vision du monde grâce à ces idées. C’est pour cela que dans Dieu d’amour, il continue en disant « Darwiniste peut-être ». Il ne veut pas faire partie d’un groupuscule politique ni de monter aux barricades. Sa musique est son meilleur moyen d’expression.

Enfin, même si d’un côté dans Catharsis 12 K.O. lâche « J’emmerde tous ceux qui captent que la moitié de mes textes », il dit aussi « Que les bobo m’analysent comme un tableau de Matisse / Ils connaissent pas trop ma zic’, lamentable automatisme ». En fait, que chacun donne son interprétation de ses textes ou non, juste profiter du son suffit.

Pour finir, je vous propose un bout de texte d’Histoire d’eau.

« C’est juste une histoire d’eau qui s’aiguille sur le fil des cascades

Mais de fil en aiguille ôtez-lui les rêves où elle s’évade

Elle deviendra un précipice agressif sur chaque bord

Il n’existe pas pire que l’eau qui dort »

https://www.youtube.com/watch?v=mPZfW6_2mig`

Etienne B.

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