[DOSSIER] Une introduction à l’histoire de la techno et de la house

dossier

 

 

Pas polarde pour deux sous mais toujours attentive lorsqu’il s’agit de son, j’ai assisté récemment à une conférence à Sciences Po (ooooh), tenue par Mathieu Guillien (aaaah). Pour ceux qui ne le connaitraient pas, ce jeune homme de 31 ans est un docteur en musicologie qui a écrit un bouquin intitulé La Techno minimale.

Moi qui pensais me défendre un petit peu dans la matière, j’ai pris 2h15 de leçon d’humilité. A mon tour maintenant de répandre la bonne parole.

Kevin Saunderson, Juan Atkins, Eddie Fowlkes, Derrick May

L’histoire de la Techno et de la House ne saurait se faire sans être replacée dans un contexte historique.
Au début du siècle dernier, une population noire immigrée est arrivée en masse à Détroit pour répondre au besoin de main d’œuvre des constructeurs automobiles de la ville (Ford, Chrysler, General Motors etc.). Très vite, le centre-ville de la Motor City est devenu le lieu de résidence d’une population ouvrière noire, isolée des banlieues chics où se concentraient les Blancs plus aisés. Dans un contexte de ségrégation raciale forte, la mixité des cultures était quasiment inexistante.

L’apport musical de cette population est donc resté confiné au cœur de la ville, où la soul et la funk étaient présentes au quotidien. Si de nouveaux courants mixtes comme l’afrofuturisme se sont développés (Space is the Place de Sun Ra), seules les ondes de Charles Johnson (aka The Electrifying Mojo) diffusaient ces nouvelles créations. Typiquement, on y retrouvait des artistes comme Kraftwerk avec leur titre Autobahn puis Cybotron (Juan Atkins et Richard Davis), qui avec leur titre d’electrofunk Techno City auraient donné son nom au genre éponyme.

Mais c’est réellement avec Derrick May que la techno telle qu’on la connaît apparaît sous son vrai jour : avec Strings of Lifes (1987), la forme se fait plus répétitive, et les vocales sont abandonnées. Motown a engendré la techno.

Parallèlement se développe une vague anti-disco à Chicago. A l’époque, le disco est à la mode et s’écoute partout, et tout le temps. A tel point que le marché sature complètement : les musiques se répètent sans originalité, et tout le monde peut (et veut) faire dans le disco. S’il est en général difficile de décrire la naissance d’un genre musical, il est en revanche simple d’indiquer la date de la mort du disco : le 12 juillet 1979 au Comiskey Park de Chicago, des milliers de jeunes demandent la mort de ce genre en brandissant des bannières «Disco sucks ».

Puisqu’il n’y a plus de disco, il faut trouver de nouvelles musiques à passer en club, et notamment au Warehouse. C’est dans ce club que se retrouve la population noire, latino et homosexuelle de Chicago, qui vient écouter les sons passés par le DJ résident Frankie Knuckles. Comme beaucoup de nouveaux jeunes producteurs de Chicago, Knuckles utilises la TR-808 pour reproduire la même rythmique que le disco tout en abandonnant la forme chanson (couplets/refrains). Il devient le catalyseur du genre, de ce son si particulier que les gens de l’époque vont écouter au Warehouse et qui va devenir…vous voyez où je veux en venir…la house music.

En 1982 Frankie quitte le Warehouse pour fonder son club le Power Plant. La house se développe, et en 1984 Jesse Saunders sort On & On qui devient un symbole du genre. Ce titre incite Larry Sherman (propriétaire de l’usine de disques Precision Plant) à fonder le label Trax Music, bientôt rejoint par Frankie : c’est ce label qui permettra le développement de la house. On y trouve notamment des sons comme Move Your Body de Marshall Jefferson.

Sur ce label on trouve aussi Sensation de Ron Hardy (1985). Notre ami Ron (qui a remplacé Franckie Knuckles en tant que DJ résident au Warehouse rebaptisé The Muzic Box), est héroïnomane au dernier degré et entend donc la musique ralentie et assourdie. A cause de cela, il se met à produire la musique plus vite, plus forte et plus aigue. En privilégiant des morceaux avec une rythmique et une ligne de basse très lourdes et puissantes, et des voix un peu criardes, il a créé au Muzic Box ce son acid qui, par son côté strident, pénètre une oreille même assourdie (par les décibels ou la drogue). Ce qui donne des sons de ce style : Phuture – Acid Tracks (1987).

DONC avant d’aller plus loin :

– La techno se développe à Détroit avec pour pères fondateurs Juan Atkins et Derrick May. C’est volontairement que Mathieu Guillien n’a pas insisté sur le rôle de Kevin Saunderson. Même s’il a produit quelques classiques techno, cela s’est fait plus tardivement que les autres, et il a produit en premier lieu de la house (Inner City – Big Fun, 1988). Ceci est dû au fait qu’il est new-yorkais d’origine et, revenant tous les étés chez son père, il traînait avec son frère dans les grands clubs disco, notamment le Paradise Garage.

– La house et l’acid house naissent à Chicago grâce à Frankie Knuckles, Ron Hardy et le label Trax. Dans les deux cas, ces musiques sont marginalisées et réservées à une petite communauté afro- américaine.
Le cas de Richie Hawtin est symptomatique : élevé à Windsor, Canada, ville située en face de Détroit de l’autre côté de la rivière du même nom, Richie allait dès 15 ans dans les clubs de Motor City pour écouter notamment Derrick May. En 1990 il a fondé le label Plus8 et a sorti en 1993 sous le pseudonyme Plastikman son premier album de techno Sheet One. Bien qu’il soit encensé par toute une partie de la scène techno de Détroit, il a été très critiqué par la scène afro-américaine de l’époque, qui voit d’un mauvais œil l’arrivée de ce petit blanc dans le milieu. Comme Derrick May l’a expliqué :

« (Richie était) détesté parce qu’il était bon, parce qu’il était blanc et doué !».

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Marshall Jefferson (c.1987), avec une TR-707 (posées sur une TR-808) et TB-303.

 

ANGLETERRE

Traversons maintenant l’Atlantique pour aller au nord de l’Angleterre. Là-bas une bataille culturelle fait rage entre les Teddy Boys (Teds) et les Modernists (Mods), adepte de Northern Soul. En gros, ces derniers sont les hipsters de l’époque, qui ne veulent écouter que des sons afro-américains. Dans ces conditions, des DJ tels Mike Pickering ou Dave Haslam se penchent sur ces sons électroniques produits à Chicago et Détroit, complètement inconnus en Europe (et aux Etats-Unis aussi, en fait) et les passent dans les nouveaux clubs. Grâce aux soirées Nude que Pickering organise à l’Hacienda, ce dernier  devient l’ambassadeur de la house, puis de l’acid et de la techno (Derrick May y a joué dès 1987). Dès lors, le club organise des soirées dans lesquelles les gens sont littéralement…extasiés. 

Car oui, ca y est, c’est dit : en Angleterre, la house et la techno sont des musiques de drogués. Non pas qu’elles le soient par essence, mais plutôt car l’ecstasy, après s’être répandu à Ibiza, arrive en Angleterre dans les poches des jeunes de la génération Thatchérienne.

Joué pour la première fois à l’Hacienda en 1988, A Guy Called Gerald – Voodoo Ray  est un des premiers tracks d’acid house produit au Royaume-Uni.

L’ecstasy rend les jeunes fous, ils cherchent des raves pour expérimenter une liberté nouvelle (loin de la société Thatcher) mais en oublient bientôt la musique. Ceux qui ne perdent pas le nord par contre, ce sont les dealers, qui envahissent les raves pour refiler à prix d’or les pilules d’amour. La situation dégénère complètement, et en en 1989 une jeune fille décède à l’Hacienda après avoir ingéré trop d’ecsta. En 1994, le gouvernement fait passer le Criminal Justice & Public Order act. Résultat, les raves deviennent illégales, et s’exportent sur le continent.

ALLEMAGNE

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Ouvert en 1988 à Berlin Ouest, le premier club électronique réputé en Allemagne est l’UFO. Il est rapidement devenu le lieu phare de la techno dans la capitale de la RFA. C’est ici que s’est déroulé l’after de la première Love Parade : tenue en 1989, cette première rave allemande a glorieusement réuni autour d’un camion sonorisé… 150 personnes ! Huit ans plus tard, ce sont plus d’un million de fans qui se pressaient à cet événement.

Après la chute du mur, le 9 novembre 1989, l’UFO a fermé et ses fondateurs (dont le célèbre Dimitri Hegemann) ont créé en 1991 le Tresor dans le quartier de Mitte, Berlin Est, ainsi que le label Tresor. La musique électronique est, pour les jeunes de l’époque, le symbole de la liberté et de la réunification. Le club devient vite The Place to be, et accueille des pionniers de la techno de Détroit, dont notamment Jeff Mills. Après avoir créé le label Underground Resistance (UR) avec Mike Banks (aka Mad Mike) en 1989, The Wizard quitte le label très politisé pour développer sa carrière à l’international, notamment en Europe. Tout en rendant hommage à Détroit, l’Allemagne a trouvé sa propre indépendance avec la techno minimale de Maurizio (aka Basic Channel).

C’est aussi l’avénement d’un nouveau genre empruntant à l’acide house, la new beat et l’ambient : la trance. L’un de ses premiers et plus grands ambassadeurs est Sven Väth. Il créé le label Eye Q avec Heinz Roth et Matthias Hoffman en 1991, sur lequel sortent les premiers morceaux de trance, que Sven Väth remixe dans son club de Francfort, l’Omen. The Volunteers Summer frequency https://www.youtube.com/watch?v=MHe4DT5YqE0

La scène techno se développe donc dans de très bonnes conditions en Allemagne, contrairement à l’Angleterre, aux Etats Unis et… à la France.

 

FRANCE

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Les premières raves françaises datent de 1989. Très vite, le genre est diabolisé tant par la classe politique que par les médias : le 15 juin 1993, la une de l’Humanité est consacrée à la Techno avec cette phrase d’un ton sans équivoque « La musique techno a ses rites, ses chefs et ses croix gammées ». S’ensuivent quatre pages caricaturales, avec des thèmes qui seront repris par la suite par certains hommes politiques, de droite comme de gauche. Les raves sont perpétuellement interdites ou stoppées par la police. C’est donc à partir de cette époque que commence la tradition du lieu annoncé à la dernière minute, les chasses au trésor sur les flyers etc.

Les trois seuls médias à relayer la culture techno sont Libération, Nova et Radio FG. Or, en 1995, les patrons des trois entreprises sont convoqués Quai des Orfèvres à la suite de l’hospitalisation d’un jeune raver. Le juge veut inculper Serge July, Jean-François Bizot et Henri Maurel pour « complicité passive de trafic de stupéfiants ». Les charges seront abandonnées mais l’affaire a fait du bruit.
Parallèlement, les ministres de l’intérieur Charles Pasqua, puis Jean-Louis Debré, fournissent aux forces publiques les textes pour annuler et réprimer toutes les fêtes techno. En 1996 enfin, par peur de la concurrence, les clubs de Lyon appellent la gendarmerie pour faire annuler à la dernière minute une énorme rave partie, Polaris, qui devait accueillir 15 000 personnes. Outrés, les organisateurs de la rave se réunissent et créent l’association Technopol, dans le but d’apporter des conseils juridiques aux organisateurs de soirées et de permettre un meilleur dialogue avec les autorités. Ils aident ainsi de nombreuses raves à voir le jour, et créent en 1998 la Techno Parade à Paris avec l’aide de Jack Lang.

La réhabilitation de la techno en club se fait, de son côté, grâce à Laurent Garnier (entre autres).

184781_4636044213068_312405951_nA la fin de son école hôtelière, Laurent Garnier déménage à Londres où il travaille à l’ambassade de France. Il y découvre les raves parties, et l’Haçienda de Manchester où il officie dès 1987 sous le nom de DJ Pedro (oui oui… DJ PEDRO). Mais il doit rentrer en France pour faire son service militaire à l’aube du Summer of Love de 1988. Les premiers sets de Lolo sont donc réservés à un public d’officiers et de jeunes en uniforme ! Il devient par la suite DJ résident au Palace, à la Loco, au Boy, à la Luna, et enfin au Rex Club.

Pour la petite anecdote, lors des soirées Les Incroyables (imaginées par Jean-Claude Lagrèze) au Boy en 1991, Laurent Garnier annonçait le show des go-gos dancers avec le morceau Help Me To Believe, produit en 1990 par Moby sous le pseudonyme Brainstorm.

Souhaitant faire connaitre la musique électronique en France, il créé en 1992 les soirée Wake Up au Rex, qui réunissent les meilleurs DJ de Détroit et Chicago. Loin des raves, dans un cadre structuré, la musique électronique tend à redorer son blason. Il sort aussi ses titres sur le label Fnac Music Danse Division, puis créé à la suite le label F Communications, encore une fois dans l’idée de la promotion encadrée de la house et de la techno. Pour assurer la com du label Fnac Music Dance Division à l’époque, son partenaire, Eric Morand, fait faire des blousons sur lesquels est imprimé « we give a French Touch to House ». Pour ceux qui me suivent, c’est ainsi qu’est né le mot « French Touch » (bien avant Daft Punk, donc).

Cependant c’est effectivement grâce aux Daft Punk que la reconnaissance du genre atteint son apogée en 1997 avec la sortie de leur premier album qui s’est écoulé à 2 millions d’exemplaires en 2 mois.

Malheureusement Mathieu Guillien a du s’arrêter, faute de temps. Pour connaître la suite des aventures de la techno et de la house je vous invite donc à acheter son bouquin.

Un grand merci à lui pour ce moment d’histoire et pour ses conseils, et un grand bravo à l’asso culturelle pour la promotion de la musique électronique de Sciences Po, B2B, qui a mis la barre très haut avec cette deuxième conférence. (Page Facebook de B2B)

Un titre pour la fin : UR – Inspiration

Et la playlist complète :

Marie

There is one comment

  1. Ballard

    Très bel article… Je m’intéresse de plus en plus aux musiques électroniques et c’est vrai que quand on y connait rien c’est difficile de se plonger dedans.

    ça pourrait être grave cool que vous fassiez un « /dossiercours » sur les différents style/genre musicaux au sein de l’électro avec les figures phare de chaque style, l’histoire des styles etc.

    Pareil, difficile de s’y retrouver dans les labels d’aujourd’hui, un éclaircissement pourrait être chouette.

    Bon, évidemment c’est un thème inépuisable mais c’est une suggestion d’un lecteur assidu de vos articles !

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