J’ai vu pour la première fois Dead Man, de Jim Jarmusch, il y a près de cinq ans, et pour tout vous dire, je m’étais littéralement fait chier. Comme quoi, il n’est jamais bon de se forcer à se mettre aux trucs un peu sérieux trop tôt (du genre musique classique, films d’auteur, littérature classique à la Tolstoï ou Zola). Cela ne donne souvent rien de très bon : ca dégoute les uns et transforme les autres en névrosés. Je n’avais donc rien gardé de particulier de ce film si ce n’est sa Bande Originale, création brillante, électrique, orageuse et sombre du non moins génial Loner, Neil Young (qui d’autre ?). C’est un début, car si j’ignore s’il existe des mauvais films parés de chefs d’œuvre musicaux, je suis certain que les grands films sans grandes musiques ne sont pas légion. Ainsi, estimant avoir un minimum évolué en cinq ans, je décide de donner une seconde chance à cet étrange Western daté de 1995 en noir et blanc.

Écoutez moi ça et commençez à lire :

Dead Man, Acoustic Theme by On Air Radio Groupe EDHEC

Les premières scènes présentent un panel assez complet (et assez trompeur quant à la suite du film) des grands symboles du genre : un train lancé à pleine vitesse au beau milieu d’une nature hostile, dénudée et froide (impression renforcée par la magie du noir et blanc). Les premières notes menaçantes de guitare électrique lâchées avec parcimonie par Neil Young rythment avec force les images de la locomotive en mouvement, toute en puissance et en rouages. En regardant par la fenêtre, Johnny Depp (on ignore encore son nom) aperçoit une diligence abandonnée et pillée. On pressent alors déjà la particularité de ce western : le principal danger n’est plus la nature, mais l’homme. Il ne s’agira bientôt plus pour le héros de s’installer dans ces terres inconnues, de poser des repères, mais de s’y égarer, de s’y perdre coute que coute… les hommes n’y sont plus des héros solitaires, mais d’immondes pourceaux, cruels et puériles ou à moitié fous, et pour la plupart débiles. Pourtant à l’exact opposé, William Blake (alias Johnny Depp), lui non plus, ne déroge pas à la règle de « l’anti-héros ». Chétif, hésitant, naïf, souvent ridiculisé, craintif, on est bien loin du canon de conquérants des Gary Cooper, John Wayne et autres Clint Eastwood. La scène de son arrivée sur la pointe des pieds dans la ville de « Machine », initialement dans le but de trouver un emploi inexistant, est en ce sens magistralement mise en scène. Parmi les porcs, mules et autres animaux de basse cour, on peut certes croiser des hommes, mais on ne peut entendre derrière la guitare de Neil Young que des cris d’animaux, pas une seule parole. Les habitants de cette ville semblent ainsi d’office assimilés à des bêtes et se comportent comme tels : un grand homme maigre aux allures de vautour toise le personnage principal, un autre s’adonne en public et sans la moindre gêne avec (ce qu’on ne peut désormais appeler autrement) une femelle à des activités pourtant réservées au domaine strictement privé (il me semble). Le visage de Johnny Depp exprime tour à tour de l’étonnement, le dégoût, et la crainte vis à vis de ce qui va suivre.

Éclair de génie : lorsque Blake marche le long de cette rue principale, on peut apercevoir sur le côté de celle-ci deux hommes qui sortent d’une maisonen portant un cercueil à la verticale. Il continue sa marche, et le plan s’arrête au moment exact où il « entre » dans le cercueil (il s’agit en fait du moment où son corps nous le cache entièrement), comme pour annoncer le funeste destin de notre « héros ».

Après une série de cuisants échecs et d’humiliations, notre héros se fait tirer dessus et en arrive à tuer le fils de l’homme le plus puissant de la ville, vole un cheval et commence alors à fuir cette ville maudite, qui va par la suite se lancer à sa poursuite par l’intermédiaire de trois chasseurs de primes ayant tous développé une perversité différente. Plus que cette ville et les actes qu’il y a perpétué, c’est d’ailleurs lui même et tout ce qu’il a été qu’il va alors fuir malgré lui. Pour le reste du monde, il n’est personne, il vient d’enterrer ses parents et a été quitté par sa fiancée : facile, se dit-on alors, de fuir ce qu’on est, quand on n’est rien. C’est donc forcé et contraint que cet homme transparent va fuir ce passé et trouver dans le meurtre une consistance. Il ne tardera pas à se rencontrer un compagnon d’infortune, à savoir un bâtard Indien grassouillet répudié par sa tribu et, comble de l’absurdité, répondant au nom de Nobody. De surcroit, ce Nobody est persuadé que le William Blake auquel il a affaire est une sorte d’esprit réincarné du poète britannique du même nom. Ce qui rassemble ces deux hommes, c’est donc paradoxalement le fait de n’être personne. Pour les siens, l’indien n’est personne. De son côté, Blake n’a plus de famille ni d’attache, et il n’est pas non plus (LE) William Blake : il n’est personne. Ou plutôt si, il est d’une part un meurtrier (donc quelqu’un de reconnu) et d’autre part un homme mort (donc personne). Une des premières questions posées par Nobody (« did you kill the man who killed you ? ») en témoigne, malgré une timide réponse de Blake auquel lui-même ne semble pas croire (« I’m not Dead »). Ce qui est intéressant à souligner ici, c’est que nos deux personnages ne voient pas d’inconvénient au fait de n’être personne. Nobody dit préférer être appelé ainsi plutôt que par son vrai nom tribal, Xebeche. Quant à William Blake, il est évident qu’il se serait bien contenté de rester paisiblement un « rien du tout ». Et la situation de son compagnon lui convient aussi, tant il est commode de répondre sans pour autant mentir « nobody » lorsque des rôdeurs lui demandent s’il est accompagné.

Tout le film tourne autour de la paradoxale solitude de ces deux hommes livrés à eux-mêmes. Pour William Blake, il s’agira de retarder par la poudre, le feu let le sang le plus longtemps possible une mort certaine et annoncée dès le début du film. Nobody, de son côté, se fera un devoir de raccompagner le grand esprit du poète qui l’accompagne « là où le ciel rejoint l’océan » (where the ocean meets the sky). Mais pour chacun d’entre eux, le salut passe par l’acceptation de se laisser engloutir, de se perdre dans la nature pour ne jamais être retrouvés. En cela, leurs destins apparaissent vite étroitement liés, car si Nobody disparaît fréquemment sans donner de nouvelles, son retour ne fait aucun doute puisque le sort de l’homme blanc qui l’accompagne, aussi insignifiant soit il, donne un sens au sien. Plus qu’effrayé ou désespéré quant à sa triste situation, William Blake apparaît comme un homme complètement perdu et résigné à mesure qu’il sent son identité d’homme pacifique et banal se déliter dans chacun de ses nouveaux meurtres d’auto-défense. Il n’y a qu’à prêter attention à l’expression vidée de toute émotion de son visage lorsqu’il abat froidement les deux marshals chauves à moustache (littéralement hideux et sans aucune dégaine par ailleurs) après avoir calmement répondu à l’appel de son nom. Plus le film avance et plus le voyage se rapproche de son terme, plus on peut ressentir dans chaque plan l’épuisement physique et moral de Blake, sa santé qui décline, sa voix qui faiblit sa vue qui s’embrumer, comme si l’on assistait aux dernières hallucinations d’un mourant.

Jim Jarmusch renverse ici avec brio chacune des bases du Western sans pour autant rompre la cohérence de son œuvre ni l’esthétique fondamentale du genre. Ce film est à la fois touchant sur le fond (de désespoir résigné, d’épuisement mental) et splendide sur la forme, avec des images magnifiées par le choix du noir et blanc et du côté de la musique, un Neil Young au sommet de son art. Magistral…

Lucas

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