Autechre, l’homme et la machine

autechreComment aborder Autechre ? Si chaque individu écrivant sur la musique est forcément confronté à l’impossibilité partielle de totalement expliciter ce qu’il entend (« Writing about music is like dancing about architecture » pour reprendre la citation consacrée, non pas au sens de l’inutilité de la chose mais de l’inadéquation de celle-ci), aborder Autechre est une toute autre affaire, tant les portes d’entrée vers la musique de Rob Brown et Sean Booth apparaissent mouvantes et limitées.

Peut-être est-ce dû à leur capacité à constamment évoluer à une vitesse inimaginable, à plus faire muter leur musique en un album que certains groupes en une carrière. Une autre explication résiderait aussi dans la radicalité de leur approche qui confirme parfois à l’hermétisme, les deux Anglais ayant eu ces dix dernières années une tendance à ne plus penser qu’en terme de forme plutôt que de fond, raisonnant plus en termes d’impératifs techniques plutôt que mélodiques. La technique, la voici la dernière variable de l’équation Autechre :  les deux Anglais évoluent à un niveau inégalé de maitrise de leurs outils de composition (Max/MSP principalement, un langage de programmation graphique adapté à la composition musicale), mettant le software au cœur de leur art et de leur démarche.

Pour donner un cadre à peu près fixe de lecture, on pourrait diviser la carrière d’Autechre en trois grandes périodes, les bornes de celles-ci n’étant pas nécessairement gravées dans le marbre et ne prenant en compte que les albums, les EPs sortis par le groupe ayant une tendance à transformer une évolution qui n’était déjà pas très linéaire en une version musicale de l’Infinie Comédie de David Foster Wallace, leur tendance à relire la discographie du groupe et créer de nouveaux axes de lecture étant assez déconcertante.

La première et la plus facile à appréhender pour le néophyte, c’est le Autechre encore mélodique. Rob et Sean sont alors loin de devenir les maitres de l’abstraction qu’ils seront par la suite, et leurs influences hip hop se sentent naturellement, leurs compositions étant encore basées sur beaucoup de hardware (MPC, synthés analogiques) avec notamment l’utilisation de samplers. C’est l’époque de l’« Intelligent Dance Music », d’Incunabula, Amber et Tri Repetae, celle où on les compare encore à leurs comparses sur Warp que sont Aphex Twin et Boards of Canada.

Il faut le reconnaître, Tri Repetae est déjà une évolution marquante par rapport aux deux premiers LP, reprenant l’aspect mélodique de leurs précédents efforts pour en faire ressortir l’aspect robotique. Mais s’il reste sur ce dernier une trace de chaleur, une atmosphère « vintage » et un grain si particulier (la version CD de Tri Repetae déclarait d’ailleurs que l’album présenté était « incomplete without surface noise » tandis que le vinyle était estampillé « complete with surface noise »), les deux producteurs évoluent radicalement en à peine deux ans. Chiastic Slide est en effet un des albums les plus particuliers d’Autechre et divise encore aujourd’hui les fans : certains regretteront à jamais l’époque plus « Intelligent Dance Music » et pleurent Incunabula, les autres adorent leur évolution en technomonstres ne raisonnant plus de manière mélodique mais algorithmique. Et à partir de là tout s’effondre et se reconstruit dans une seconde partie beaucoup plus avant-gardiste, d’un LP5 qui commence à les voir quitter Terre jusqu’à un Untilted si abstrait qu’il semble composé par l’intelligence artificielle Deep Blue. Et une fois arrivé ce point de non-retour, que faire ? Se réinventer à nouveau bien sûr.

La naissance du Autechre nouveau ne se fera pas sans douleur avec un Quaristice un peu bancal dans ses structures, celui-ci refusant les architectures complexes des précédents albums pour revenir à des structures plus directes bien que toujours aussi hermétiques. Surtout, Autechre propose ici de nombreuses « versions alternatives » de ses morceaux sur Quaristice (Versions) et Quaristice.Quadrange.ep.ae, faisant tourner ses patchs Max jusqu’à l’épuisement sur un « Perlence subrange 6-36 » durant presque une heure. Après le retour à des formes plus directes pour accompagner un fond qui semble parfois avoir disparu tellement il est abstrait viendra un autre retour, celui des mélodies, comme si le groupe tentait de synthétiser tout ce qu’il avait fait et de rebâtir dessus. Certes elles n’avaient jamais vraiment disparu mais Oversteps les remet vraiment à l’honneur avec notamment le magnifique « see on see », morceau prouvant que derrière autant de puissance de réflexion Autechre reste jusqu’à preuve du contraire deux êtres vivants dotés de sensibilité. Exai continuera ensuite sur cette synthèse, déployant son romantisme robotique entre deux lames de fond et ne s’autorisant quasiment comme innovation que son double format.

Et aujourd’hui vient elseq 1-5, qui semble synthétiser tout ce que j’aime dans la musique des deux Anglais. Quatre heures de musique sur cinq « disques » pour ce qui pourrait ressembler à première vue à une synthèse plus approfondie de leur discographie. L’idée n’est pas nouvelle et Pan Sonic l’avait déjà faite sur Kesto (234.48 :4), quatre disques présentant chacun une facette du duo finlandais. Autechre choisit au contraire de faire exploser cette idée d’une présentation exhaustive. Si elseq est une encyclopédie du groupe, elle a été réduite en lambeaux puis recollée par un gosse. Ne restent plus que des structures qui semblent parfois partir dans le tout-aléatoire pour mieux revenir (les premières et troisièmes parties sont grandioses de ce point de vue là) et des mélodies masquées par les sons bruts ou modifiées au delà de l’imaginable.

Comment aborder Autechre disais-je ? La présentation semble exhaustive. Comment donner envie d’aimer Autechre ? La réponse est encore plus complexe, malgré certains éléments de réponse déjà abordé ci-dessus. Disons qu’il faut aimer admettre ne pas comprendre, et parfaitement accepter de ne pas être toujours touché. Car oui Autechre n’est pas un groupe que l’on doit nécessairement aimer. Comment aimer une machine ? Seul compte ici le fait de se perdre entre deux sons, de tomber dans les failles, de toucher la machine, de se frotter à l’indicible. Leurs concerts dans le noir total en sont une illustration parfaite, étant personnellement quasiment incapable de dire si j’ai aimé ce que j’ai entendu lors de leur récente performance live à Turin (quant à la compréhension, n’en parlons pas). Par contre, impossible d’en ressortir indemne, ne serait-ce que vu la violence quasi-physique de certains passages, et de ne pas être touché par la grâce de certaines évolutions non-mélodiques. Et la capacité du groupe à troubler ses fans les plus hardcore contribue d’autant plus à en faire un groupe essentiel, toujours à moitié dans son époque, et toujours tentant de défricher des voies, de flirter avec le vide et d’avancer quoi qu’il en coute. Ne reste plus qu’à tenter de les accompagner, jusqu’à la prochaine rupture.

Côme

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