Le lien entre musique classique et musique électronique

En écoutant le Raindrop de Chopin (Op.28 n°15) on se rend compte à quel point la musique contemporaine a germé de la musique classique. Notes, rythmes, tonalités, harmonies, tout s’imbrique pour faire émerger du son. Cette dynamique s’observe tout particulièrement dans la musique électronique (house ou techno) C’est simple. Ça commence doucement. D’un rythme régulier, progressivement sursautent des sons inédits qui surprennent, qui emportent. Nous sentons que la pression monte, le suspens persiste, l’arrivée approche. Climax auditif ! Et là, la descente, plus ou moins agitée, elle apaise. Ce maëlstrom de sensations et sentiments s’adoucie et le tempo baisse. Beats, sons, euphorie.

Comment expliquer ce lien profond entre la musique électronique à la musique classique ?

La démarche artistique dans la musique réside, outre dans l’utilisation d’outils techniques pour produire de la musique, dans la création de ces outils pour produire de la musique d’un genre nouveau. Pour le classique, entre autres, piano et violon furent créés, pour une composition musicale allant de la Renaissance jusqu’à l’époque Romantique. Pour « l’électronique » cela commence dès 1913 avec l’italien Luigi Russolo, qui fabrique des caissons produisant chacun des bruits différents et compose alors sa musique. C’est à ces nouveaux instruments que fait référence Moroder dans ses paroles introductoires du morceau « Giorgio by Moroder », Random Access Memories de Daft Punk. Il parle du synthétiseur qui représenterait pour lui l’instrument capable de produire « le son du futur ». Pourtant, si les instruments changent, la méthode de composition instrumentale, elle, reste la même. Selon Joachim Olaya, « le lien entre électro et classique est évident, de par la composition musicale. Il y a un format séquencé avec des patterns. En restructurant, on se rapproche de l’électro ». Il y a donc entre ces deux genres une structure, un mouvement et une cohérence partagés.

De cette façon, on pourrait même dire qu’elles font appel aux mêmes fonctions de l’imaginaire chez l’auditeur. Au contraire des films, des tableaux ou des chansons, qui donnent une représentation physique à l’observateur, la musique instrumentale n’a pas de point d’accroche, on ne peut pas figer les sons, on peut en avoir qu’un ressenti, et encore, furtif. C’est pourquoi la musique permet à l’auditeur d’entendre une relation de causalité imaginaire entre les sons successifs. L’auditeur réfléchit à une sorte d’histoire fictive, faite d’émotions, mais reste guidé par le compositeur. Ce ne serait alors qu’une expérience cérébrale (qui d’ailleurs se rend explicite par la danse, chorégraphiée ou non). En particulier, le classique et l’électro se rejoignent sur ce point de manière singulière. Par une méthode commune, malgré une différence de nature, le classique et l’électro font naître chez l’auditeur un ressenti et imaginé de la même essence. Il suffit d’écouter « Dance of the Sugar Plum Fairy » de Tchaikovsky ou « Ride of the Valkyries » de Wagner pour réaliser qu’une multitude de scénarios fictifs, imaginaires et émotionnels, distincts est possible. On observe le même phénomène dans le morceau « Listen » de la collaboration entre Louisahhh et Maelstrom qui nous invitent à « écouter » et « à attendre » (« listen » et « wait for it ») pendant qu’ils façonnent le son et nous laissent planer.

C’est ainsi que l’on peut dire que l’idée d’une association des deux n’est pas si folle, elle est même, bien que contre-intuitive, cohérente. Et on assiste au cours de ces deux dernières décennies à l’expérimentation de leur fusion. La compositrice classique française Laurence Equilbey est passionnée par le sujet. Selon elle, ce serait un mélange nourricier qu’elle cherche à trouver dans l’interprétation de morceaux classiques par des artistes contemporains. Pour cela, elle monte le projet de Private Domain, un album où sont produits des artistes qui revisitent des « classiques » classiques. On y trouve notamment The Death and the Maiden de Schubert revisité par le DJ mexicain Murcof. Le trio Aufgang, les membres duquel ayant eu une formation classique et été influencés par le courant électronique, s’y est investi aussi. Ils enregistrent l’album Channel 7 en 2009 sous le label InFiné. L’entrelacement des deux genres résulte en un apprivoisement splendide du temps. Avec silences, matières et répétitions, « un élément important de toutes les musiques minimalistes, de Bach à Joey Beltram (producteur techno), dans lequel, rappelle un membre du trio, il y a aussi la variété », Aufgang réussit à mettre en place une sculpture sonore.

La musique classique est le socle théorique sur lequel s’est développé l’ensemble de la composition musicale électronique. Elle sert même de modèle à l’unisson de la musique contemporaine. Mais c’est dans l’appel à l’imagination que se réunissent classique et électro. Sans doute ce pourquoi ceux qui partagent une affinité vers l’un l’éprouve vers l’autre aussi, même si la musique électro n’est pas tout à fait encore digérée par l’histoire.

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