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Une teuf, c’est plein de gens qui se réunissent dans un champ entre 23h la veille et 17h le lendemain pour passer du bon temps en dansant devant des murs de caissons. C’est pas très légal, donc on évite de faire trop de com pour chaque soirée, et si la Police se pointe il faut tout remballer et changer de spot. Les free party – à traduire comme fêtes libres, et non fêtes gratuites – sont un phénomène apparu en Angleterre avec l’arrivée de la musique électronique. Ces fêtes sont un véritable espace de liberté offert à leurs participants, dépourvu des restrictions des scènes légales. Il s’agit réellement de sortir des lois du monde conventionnel à travers la fête, la musique – et aussi quelques substances. Les teufs ont une image assez négative aux yeux du grand public : les murs de son, la drogue et certains dérapages ont suffit à stigmatiser ces événements.

Qui est derrière l’organisation d’une free party ? Qu’est-ce qui motive un collectif ? Comment faire pour organiser une teuf sans accrocs ? Quelques amis, membres de Cinematek Sound System, un petit collectif assez jeune mais très actif, ont accepté de nous dire quelques mots sur cet univers assez méconnu du grand public.

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Pour commencer, présentez-nous un peu Cinematek :

On est huit dans le collectif. On a une dizaine de teufs à notre actif, nos premières créations datent de un an, mais on est vraiment actifs depuis six mois environ.

Organiser une teuf, ça doit être énormément de travail. Avant tout, comment choisissez vous vos spots ?

On fait du repérage, et on a des contacts, des potes de potes qui connaissent des endroits… Mais on galère quand même à chaque fois pour trouver le terrain. Faut que le sol soit pas trop pourri, pour les voitures et le son. Le pire, c’est quand on trouve le spot qui va bien, et qu’on se fait chopper par les flics avant d’avoir pu lancer le son ! Dans ce cas, là, on remballe tout, et on doit trouver un autre terrain. Une fois, on venait d’arriver, les flics se sont pointés avant qu’on fasse péter, du coup on est allés dans un champ à une demi heure de là où on était et on a posé le son à l’arrache.

Les flics ne vous ont pas suivis ?

Non, on a changé de département ! Pas cons hein ?

Pas cons. Comment est ce que vous ramenez le son ?

On construit nous même le mur de son : on achète le bois et les enceintes. Ensuite, on se démerde pour trouver un camion et acheminer les caissons sur la teuf. Là aussi, on fait jouer les contacts ! On a un groupe électrogène pour alimenter les amplis, les amplis alimentent nos enceintes, et on rajoute une console pour brancher nos platines et autres instruments. On arrive généralement à monter la façade en une heure trente.

C’est pas toujours facile de réunir le matos. On l’achète avec notre propre thune, vu qu’on se fait aucun revenus sur la teuf. Tout le temps où on bosse pas, on fait ça !

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Et comment est-ce que vous vous organisez pour ramener du monde dans vos teufs ?

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Dans le monde de la teuf, y’a pas trop de com en général. On fait tourner un flyer sur Facebook, mais dessus y ‘a juste le nom de la soirée, le system qui pose, le nombre de kilowatts, et la date. On donne pas le lieu, ni l’heure exacte : pour ça, on crée une infoline (une boîte vocale) qui donne les instructions pour se rendre sur le spot, et on essaie d’en diffuser le numéro par texto à un maximum de personnes. Les infos tournent de bouche à oreille, car dans le milieu de la teuf, tout le monde se connaît au final.

On peut aussi aller distribuer nos flyers aux autres teufs, mais on peut pas se permettre de faire une com trop agressive, car ça risque de remonter aux flics : même sur Facebook, y’a des comptes fantômes de gendarmes. Si t’annonces trop de trucs sur les réseaux sociaux, t’es sûr de retrouver des flics à la teuf. Ça nous arrive de recevoir des demandes d’ajout à notre groupe Facebook par des profils vraiment louches. On dit non à ceux qui n’ont aucun pote déjà dans le groupe.

Autre problème : si tu fais trop de promo, tu te retrouves avec un trop de public, notamment ceux qui viennent à pied en convoi. En Île-de-France, les teufs sont plus ou moins accessibles en transport : à partir d’une gare, tu peux souvent rejoindre le spot à pied en trente minutes. Souvent les gens qui font des convois piétons, ils passent à pied dans les villages, ils se bourrent la gueule sur le trajet, ils fument dans le train… C’est des gros convois archis grillés : ils sont 50-60 personnes, et c’est eux qui ramènent les flics. Pour éviter ce genre de galères, on lâche l’infoline le plus tard possible, à une heure où y’a plus de transports : vers 23h – minuit, quand tout est prêt.

En général, vous avez combien de personnes qui viennent ? 

En moyenne, une centaine de personnes. Quand on pose tout seul, on aura entre 50 et 100 personnes, mais quand on organise avec d’autres collectifs, ça rajoute pas mal de monde.

Maintenant, parlons un peu du monde des Free. Comment vous situez-vous par rapport aux autres collectifs ? Est-ce que ce sont vos concurrents ?

On n’a pas de concurrents, vu qu’on fait pas d’argent. On se démarque des autres collectifs en ce qu’on a une vision de la teuf assez différente de celle de la majorité des acteurs de la free party. Nous à la base, on a beaucoup de respect pour ce qu’était le monde de la teuf avant : il y avait une dimension créative beaucoup plus importante, et on essaie de restaurer cet aspect.

Avant, les mecs ils faisaient des teufs car c’était que dans ce genre d’endroit qu’ils pouvaient écouter la musique qui leur plaisait et se lâcher autant. Les gens étaient là pour le son, pour la fête, et ce qu’ils faisaient, tu pouvais le voir nul part ailleurs. Chaque sound system avait vraiment sa particularité, son truc, c’était à chaque fois très original.

Aujourd’hui, la techno s’est beaucoup démocratisée, et tu peux même écouter de la hardtek ou du frenchcore dans certaines boîtes. Tous les genres sont accessibles sur internet, et ça a drainé beaucoup plus de monde dans les free party, au point que ça en devienne un phénomène de mode. C’est aussi devenu beaucoup plus simple de faire des teufs : c’est assez facile de faire joujou avec son contrôleur et de passer des sons qu’au final, tout le monde connaît. C’est plus de la création : les DJs ne s’appliquent plus sur leur travail, ils passent juste des sons pour faire du monde. Autant aller en boîte !

Les conséquences ? Un public de plus en plus jeune se pointe en teuf, et pas pour les bonnes raisons : ils viennent pas pour le son, ils viennent juste pour se droguer et picoler.

Enfin, il y a un petit coté « m’as tu vu », « téma mon gros mur de caissons » qui nous dérange chez pas mal de collectifs aujourd’hui. Mais il y a quand même beaucoup de très bon sound systems !

11219161_448347748671713_2056514335803597854_nVous parlez d’un esprit différent, mais qu’est-ce qui différencie réellement vos teufs des autres ? 

Si tu veux venir à nos teufs, il faut que tu sois très ouvert musicalement parlant, que tu sois prêt à écouter du gros speedcore hyper véner, mais aussi du dub, du métal, du rock, du rap, et tout ça pendant la même soirée. Parfois, on ramène des musiciens, et des groupes viennent jouer du hardcore, du punk, du technical death…

On veut être innovants côté son, mais aussi côté lumière : on a des mecs qui font des bolas et du diabolo enflammé. À une de nos soirées, on a ramené un rétroprojecteur, qui diffusait des vieux films en noir et blanc. On essaye d’offrir un vrai show à chaque soirée !

Vous aimeriez grossir, ramener plus de monde ? 

On n’a pas vraiment d’intérêts à grossir. On se fait pas d’argent, et à partir du moment où on atteint 50-100 personnes, on est défrayés, donc ça nous suffit. Même si c’est toujours plus sympa une teuf où y’a 300 personnes qu’une teuf où on est trois clampins devant le mur, on cherche surtout à faire les choses bien. On veut grossir progressivement, et grâce à notre mérite, que les gens sachent qu’on fait des teufs originales et qu’ils viennent pour ce qu’on fait nous. On veut un public qui nous correspond.

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Quels sont vos objectifs maintenant ?

On veut s’améliorer et réussir à poser des sets plus propres : bien construire nos caissons, monter le mur le plus vite possible, ne pas perdre trop d’argent, et que tout soit bien nikel. Ensuite, on verra peut être pour faire plus de com, attirer un nouveau public… Mais ça, ça se fera tout seul. Le but c’est pas de grossir le plus vite possible.

En attendant, on veut surtout passer de bonnes soirées et nous amuser ! Parce que les gens se rendent pas vraiment compte, mais organiser une teuf, c’est hyper ingrat ! Tu bois pas trop, pour pas être bourré. Tu peux pas trop bédave, car sinon t’es fatigué et tu t’endors. Si y’a une coupure son, tu te fais insulter. T’es obligé d’être dans un état à peu près clean, car tu sais que t’as toute la nuit à tenir. Si t’en as marre, ben t’en as marre, mais en silence. On gagne pas d’argent, on risque gros judiciairement, et s’il se passe une merde c’est l’enfer… On n’est pas vraiment dans la légalité. On est même carrément dans l’illégalité…

Quels sont les risques en teuf ? Quel est votre pire cauchemar ?

Un mineur qui fait une overdose, les parents qui portent plainte. On essaie de pas avoir de mineurs à nos teufs… C’est un des intérêts de faire des teufs à moins de 200 personnes, on garde un certain contrôle. Y’a pas trop de dealers.

La drogue est-elle vraiment omniprésente à ce genre d’événements ?

Oui et non… Ça dépend des personnes qui viennent en teuf et de pourquoi elles sont venues. Nous, on met en avant un côté créatif, musical, donc les personnes viennent surtout pour ça. Mais on entend très souvent des mecs nous dire : « c’est ma première teuf, c’est la première fois que je prends de la drogue ». Parmi eux, certains vont jamais s’en sortir…

Vous attendez quoi des personnes qui viennent à vos teufs ?

Il faut être très ouvert, que ça soit au niveau de la musique, de la déco et de l’ambiance ! Tu risques de voir des trucs que t’as jamais vu ailleurs, et de croiser des gars dans des états très seconds, mais faut pas paniquer !

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Quelle est la plus grosse galère que vous ayez eue ?

On en a eu tellement… On a plein d’histoire où ça s’est fini avec des allers retours à une heure du mat entre deux terrains parce qu’on s’était fait virer par les flics. La voiture est déjà tombée en rade avec dedans tout le matos pour mixer, du coup il a fallu appeler des potes pour venir nous chercher au milieu de nul part…

Mais le pire, c’est quand un mec s’est blessé en faisant une chute. On faisait une teuf sous un dôme, un gars en est tombé le matin. Sur le moment, il s’est pas relevé et ça a fait bader tout le monde… On a appelé le SAMU, et à partir de là on savait que c’était une course contre la montre, que les secours allaient venir avec les gendarmes. Tu peux pas te faire chopper à ce moment là ! On a jamais tout remballé aussi vite : tous les câbles, tous les caissons, en trente minutes, y’avait plus rien sur le terrain.

Cette soirée, ça a été l’ascenseur émotionnel. Au début, c’était génial : on passait de tous les styles musicaux, il y avait du monde, on a eu des sets instrumentaux et ça bougeait bien. On avait réuni des publics vraiment très différents. En dix secondes, on est passés de moments jubilatoires à l’horreur totale. Quand le mec est tombé, on était sûrs qu’il était mort. Au final il vas bien, quelques cassures mais plus de peur que de mal.

Comment vous avez géré les flics ?

On leur a dit “y’a un mec qui est tombé”. Mais ils ont été plutôt cools. Ils ont compris qu’on avait fait une soirée, mais ils ont vu que c’était plutôt bien géré.

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Les teufs, c’est toujours la galère au final ! Et t’es content de rentrer chez toi à la fin (rires). Mais on regrette pas, car au final y’a plein de personnes qui viennent nous remercier, et ça vaut tout le reste. Faire kiffer du monde grâce à ta musique, ça a pas de prix !

Interview de Blk, Ripper et Boubou par Nico

 

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